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| DE
L’UNIVERSALITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE
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Par le Comte Antoine
de Rivarol
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| Le
Comte de Rivarol (1753-1801). |
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Discours
lauréat du prix de l’Académie
de Berlin, 1783.
Sujet proposé
par l’Académie de Berlin:
- Qu'est-ce
qui a rendu la langue Française universelle?
- Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative?
- Est-il à présumer qu'elle la conserve?
Une
telle question, proposée sur la langue latine, aurait
flatté l'orgueil des Romains, et leur histoire l'eût
consacrée comme une de ses belles époques: jamais,
en effet, pareil hommage ne fut rendu à un peuple
plus poli par une nation plus éclairée.
Le temps semble
être venu de dire le monde français, comme
autrefois le monde romain, et la philosophie,
lasse de voir les hommes toujours divisés par les
intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant
de les voir, d'un bout de la terre à l'autre, se
former en république sous la domination d'une même
langue. Spectacle digne d'elle que cet uniforme
et paisible empire des lettres qui s'étend sur la
variété des peuples et qui, plus durable et plus
fort que l'empire des armes, s'accroît également
des fruits de la paix et des ravages de la guerre !
Mais cette honorable
universalité de la langue française, si bien reconnue
et si hautement avouée dans notre Europe, offre
pourtant un grand problème. Elle tient à des causes
si délicates et si puissantes à la fois que, pour
les démêler, il s'agit de montrer jusqu'à quel point
la position de la France, sa constitution politique,
l'influence de son climat, le génie de ses écrivains,
le caractère de ses habitants, et l'opinion qu'elle
a su donner d'elle au reste du monde, jusqu'à quel
point, dis-je, tant de causes diverses ont pu se
combiner et s'unir pour faire à cette langue une
fortune si prodigieuse.
Quand les Romains
conquirent les Gaules, leur séjour et leurs lois
y donnèrent d'abord la prééminence à la langue latine ;
et, quand les Francs leur succédèrent, la religion
chrétienne, qui jetait ses fondements dans ceux
de la monarchie, confirma cette prééminence. On
parla latin à la cour [1] , dans les cloîtres, dans les tribunaux et dans les
écoles ; mais les jargons que parlait le peuple
corrompirent peu à peu cette latinité et en furent
corrompus à leur tour. De ce mélange naquit cette
multitude de patois qui vivent encore dans nos provinces.
L'un d'eux devait un jour être la langue française.
Il serait difficile
d'assigner le moment où ces différents dialectes
se dégagèrent du celte, du latin et de l'allemand ;
on voit seulement qu'ils ont dû se disputer la souveraineté,
dans un royaume que le système féodal avait divisé
en tant de petits royaumes. Pour hâter notre marche,
il suffira de dire que la France, naturellement
partagée par la Loire, eut deux patois, auxquels
on peut rapporter tous les autres, le picard
et le provençal. Des princes s'exercèrent
dans l'un et l'autre, et c'est aussi dans l'un et
l'autre que furent d'abord écrits les romans de
chevalerie et les petits poèmes du temps. Du côté
du midi florissaient les troubadours, et
du côté du nord les trouveurs. Ces deux mots,
qui au fond n'en sont qu'un, expriment assez bien
la physionomie des deux langues [2] .
Si le provençal,
qui n'a que des sons pleins, eût prévalu, il aurait
donné au français l'éclat de l'espagnol et de l'italien ;
mais le midi de la France, toujours sans capitale
et sans roi, ne put soutenir la concurrence du nord,
et l'influence du patois picard s'accrut avec celle
de la couronne. C'est donc le génie clair et méthodique
de ce jargon et sa prononciation un peu sourde qui
dominent aujourd'hui dans la langue française.
Mais, quoique cette
nouvelle langue eût été adoptée par la cour et par
la nation, et que, dès l'an 1260, un auteur italien
[3] lui eût trouvé assez de charmes pour la préférer à
la sienne, cependant l'Église, l'Université et les
parlements la repoussèrent encore, et ce ne fut
que dans le XVIe siècle qu'on lui accorda
solennellement les honneurs dus à une langue légitimée
[4] .
À cette époque,
la renaissance des lettres, la découverte de l'Amérique
et du passage aux Indes, l'invention de la poudre
et de l'imprimerie, ont donné une autre face aux
empires. Ceux qui brillaient se sont tout à coup
obscurcis, et d'autres, sortant de leur obscurité,
sont venus figurer à leur tour sur la scène du monde.
Si du Nord au Midi un nouveau schisme a déchiré
l'Église, un commerce immense a jeté de nouveaux
liens parmi les hommes. C'est avec les sujets de
l'Afrique que nous cultivons l'Amérique, et c'est
avec les richesses de l'Amérique que nous trafiquons
en Asie. L'univers n'offrit jamais un tel spectacle.
L'Europe surtout est parvenue à un si haut degré
de puissance que l'histoire n'a rien à lui comparer :
le nombre des capitales, la fréquence et la célérité
des expéditions, les communications publiques et
particulières, en ont fait une immense république,
et l'ont forcée à se décider sur le choix d'une
langue.
Ce choix ne pouvait
tomber sur l'allemand : car, vers la fin du
XVe siècle, et dans tout le cours du
XVIe, cette langue n'offrait pas un seul
monument. Négligée par le peuple qui la parlait,
elle cédait toujours le pas à la langue latine.
Comment donc faire adopter aux autres ce qu'on n'ose
adopter soi-même ? C'est des Allemands que
l'Europe apprit à négliger la langue allemande.
Observons aussi que l'Empire n'a pas joué le rôle
auquel son étendue et sa population l'appelaient
naturellement : ce vaste corps n'eut jamais
un chef qui lui fût proportionné, et dans tous les
temps cette ombre du trône des Césars, qu'on affectait
de montrer aux nations, ne fut en effet qu'une ombre.
Or on ne saurait croire combien une langue emprunte
d'éclat du prince et du peuple qui la parlent. Et,
lorsqu'enfin la maison d'Autriche, fière de toutes
ses couronnes, a pu faire craindre à l'Europe une
monarchie universelle, la politique s'est encore
opposée à la fortune de la langue tudesque. Charles-Quint,
plus attaché à son sceptre héréditaire qu'à un trône
où son fils ne pouvait monter, fit rejaillir l'éclat
des Césars sur la nation espagnole.
A tant d'obstacles
tirés de la situation de l'Empire on peut en ajouter
d'autres, fondés sur la nature même de la langue
allemande : elle est trop riche et trop dure
à la fois. N'ayant aucun rapport avec les langues
anciennes, elle fut pour l'Europe une langue mère,
et son abondance effraya des têtes déjà fatiguées
de l'étude du latin et du grec. En effet, un Allemand
qui apprend la langue française ne fait pour ainsi
dire qu'y descendre, conduit par la langue latine ;
mais rien ne peut nous faire remonter du français
à l'allemand : il aurait fallu se créer pour
lui une nouvelle mémoire, et sa littérature, il
y a un siècle, ne valait pas un tel effort. D'ailleurs,
sa prononciation gutturale [5] choqua trop l'oreille des peuples du Midi, et les
imprimeurs allemands, fidèles à l'écriture gothique,
rebutèrent des yeux accoutumés aux caractères romains.
On peut donc établir
pour règle générale que, si l'homme du Nord est
appelé à l'étude des langues méridionales, il faut
de longues guerres dans l'Empire pour faire surmonter
aux peuples du Midi leur répugnance pour les langues
septentrionales. Le genre humain est comme un fleuve
qui coule du nord au midi : rien ne peut le
faire rebrousser contre sa source ; et voilà
pourquoi l'universalité de la langue française est
moins vraie pour l'Espagne et pour l'Italie que
pour le reste de l'Europe. Ajoutez que l'Allemagne
a presque autant de dialectes que de capitales :
ce qui fait que ses écrivains s'accusent réciproquement
de batavinité. On dit, il est vrai, que les plus
distingués d'entre eux ont fini par s'accorder sur
un choix de mots et de tournures qui met déjà leur
langage à l'abri de cette accusation, mais qui le
met aussi hors de la portée du peuple dans toute
la Germanie.
Il reste à savoir
jusqu'à quel point la révolution qui s'opère aujourd'hui
dans la littérature des Germains influera sur la
réputation de leur langue. On peut seulement présumer
que cette révolution s'est faite un peu tard, et
que leurs écrivains ont repris les choses de trop
haut. Des poèmes tirés de la Bible [6], où tout respire un air patriarcal, et qui annoncent
des moeurs admirables, n'auront de charmes que pour
une nation simple et sédentaire, presque sans ports
et sans commerce, et qui ne sera peut-être jamais
réunie sous un même chef. L'Allemagne offrira longtemps
le spectacle d'un peuple antique et modeste, gouverné
par une foule de princes amoureux des modes et du
langage d'une nation attrayante et polie. D'où il
suit que l'accueil extraordinaire que ces princes
et leurs académies ont fait à un idiome étranger
est un obstacle de plus qu'ils opposent à leur langue,
et comme une exclusion qu'ils lui donnent.
La monarchie espagnole
pouvait, ce semble, fixer le choix de l'Europe.
Toute brillante de l'or de l'Amérique, puissante
dans l'Empire, maîtresse des Pays-Bas et d'une partie
de l'Italie, les malheurs de François Ier
lui donnaient un nouveau lustre, et ses espérances
s'accroissaient encore des troubles de la France
et du mariage de Philippe II avec la reine d'Angleterre.
Tant de grandeur ne fut qu'un éclair. Charles-Quint
ne put laisser à son fils la couronne impériale,
et ce fils perdit la moitié des Pays-Bas. Bientôt
l'expulsion des Maures et les émigrations en Amérique
blessèrent l'État dans son principe, et ces deux
grandes plaies ne tardèrent pas à paraître. Aussi,
quand ce colosse fut frappé par Richelieu, ne put-il
résister à la France, qui s'était comme rajeunie
dans les guerres civiles : ses armées plièrent
de tous côtés, sa réputation s'éclipsa. Peut-être,
malgré ses pertes, sa décadence eût été moins prompte
en Europe si sa littérature avait pu alimenter l'avide
curiosité des esprits qui se réveillait de toute
part ; mais le castillan, substitué partout
au patois catalan, comme notre picard l'avait été
au provençal, le castillan, dis-je, n'avait point
cette galanterie moresque dont l'Europe fut quelque
temps charmée, et le génie national était devenu
plus sombre. Il est vrai que la folie des chevaliers
errants nous valut le Don Quichotte et que
l'Espagne acquit un théâtre ; il est vrai qu'on
parlait espagnol dans les cours de Vienne, de Bavière,
de Bruxelles, de Naples et de Milan ; que cette
langue circulait en France avec l'or de Philippe,
du temps de la Ligue, et que le mariage de Louis
XIII avec une princesse espagnole maintint si bien
sa faveur que les courtisans la parlaient et que
les gens de lettres empruntèrent la plupart de leurs
pièces au théâtre de Madrid ; mais le génie
de Cervantes et celui de Lope de Vega ne suffirent
pas longtemps à nos besoins. Le premier, d'abord
traduit, ne perdit point à l'être ; le second,
moins parfait, fut bientôt imité et surpassé [7] . On s'aperçut donc que la munificence de la langue
espagnole et l'orgueil national cachaient une pauvreté
réelle. L'Espagne, n'ayant que le signe de la richesse,
paya ceux qui commerçaient pour elle, sans songer
qu'il faut toujours les payer davantage. Grave,
peu communicative, subjuguée par des prêtres, elle
fut pour l'Europe ce qu'était autrefois la mystérieuse
Égypte, dédaignant des voisins qu'elle enrichissait,
et s'enveloppant du manteau de cet orgueil politique
qui a fait tous ses maux.
On peut dire que
sa position fut un autre obstacle au progrès de
sa langue. Le voyageur qui la visite y trouve encore
les colonnes d'Hercule, et doit toujours revenir
sur ses pas : aussi l'Espagne est-elle, de
tous les royaumes, celui qui doit le plus difficilement
réparer ses pertes lorsqu'il est une fois dépeuplé.
Mais, en supposant
que l'Espagne eût conservé sa prépondérance politique,
il n'est pas démontré que sa langue fût devenue
la langue usuelle de l'Europe. La majesté de sa
prononciation invite à l'enflure, et la simplicité
de la pensée se perd dans la longueur des mots et
sous la plénitude des désinences. On est tenté de
croire qu'en espagnol la conversation n'a plus de
familiarité, l'amitié plus d'épanchement, le commerce
de la vie plus de liberté, et que l'amour y est
toujours un culte. Charles-Quint lui-même, qui parlait
plusieurs langues, réservait l'espagnol pour des
jours de solennité et pour ses prières. En effet,
les livres ascétiques y sont admirables, et il semble
que le commerce de l'homme à Dieu se fasse mieux
en espagnol qu'en tout autre idiome. Les proverbes
y ont aussi de la réputation, parce qu'étant le
fruit de l'expérience de tous les peuples et le
bon sens de tous les siècles réduit en formules,
l'espagnol leur prête encore une tournure plus sentencieuse ;
mais les proverbes ne quittent pas les lèvres du
petit peuple. Il paraît donc probable que ce sont
et les défauts et les avantages de la langue espagnole
qui l'ont exclue à la fois de l'universalité
Mais comment l'Italie
ne donna-t-elle pas sa langue à l'Europe ?
Centre du monde depuis tant de siècles, on était
accoutumé à son empire et à ses lois. Aux Césars
qu'elle n'avait plus avaient succédé les pontifes,
et la religion lui rendait constamment les États
que lui arrachait le sort des armes. Les seules
routes praticables en Europe conduisaient à Rome ;
elle seule attirait les voeux et l'argent de tous
les peuples, parce qu'au milieu des ombres épaisses
qui couvraient l'Occident, il y eut toujours dans
cette capitale une masse de lumières ; et,
quand les beaux-arts, exilés de Constantinople,
se réfugièrent dans nos climats, l'Italie se réveilla
la première à leur approche et fut une seconde fois
la Grande-Grèce. Comment s'est-il donc fait qu'à
tous ces titres elle n'ait pas ajouté l'empire du
langage ?
C'est que dans tous
les temps les papes ne parlèrent et n'écrivirent
qu'en latin ; c'est que pendant vingt siècles
cette langue régna dans les républiques, dans les
cours, dans les écrits et dans les monuments de
l'Italie, et que le toscan fut toujours appelé la
langue vulgaire [8] . Aussi, quand le Dante entreprit d'illustrer ses
malheurs et ses vengeances, hésita-t-il longtemps
entre le toscan et le latin. Il voyait que sa langue
n'avait pas, même dans le midi de l'Europe, l'éclat
et la vogue du provençal, et il pensait avec son
siècle que l'immortalité était exclusivement attachée
à la langue latine. Pétrarque et Boccace eurent
les mêmes craintes, et, comme le Dante, ils ne purent
résister à la tentation d'écrire la plupart de leurs
ouvrages en latin. Il est arrivé pourtant le contraire
de ce qu'ils espéraient : c'est dans leur langue
maternelle que leur nom vit encore ; leurs
oeuvres latines sont dans l'oubli. Il est même à
présumer que, sans les sublimes conceptions de ces
trois grands hommes, le patois des troubadours aurait
disputé le pas à la langue italienne au milieu même
de la cour pontificale établie en Provence.
Quoi qu'il en soit,
les poèmes du Dante et de Pétrarque, brillants de
beautés antiques et modernes, ayant fixé l'admiration
de l'Europe, la langue toscane acquit de l'empire.
A cette époque, le commerce de l'ancien monde passait
tout entier par les mains de l'Italie: Pise, Florence,
et surtout Venise et Gênes, étaient les seules villes
opulentes de l'Europe. C'est d'elles qu'il fallut,
au temps des croisades, emprunter des vaisseaux
pour passer en Asie, et c'est d'elles que les barons
français, anglais et allemands tiraient le peu de
luxe qu'ils avaient. La langue toscane régna sur
toute la Méditerranée. Enfin le beau siècle des
Médicis arriva. Machiavel débrouilla le chaos de
la politique, et Galilée sema les germes de cette
philosophie qui n'a porté des fruits que pour la
France et le nord de l'Europe. La sculpture et la
peinture prodiguaient leurs miracles, et l'architecture
marchait d'un pas égal. Rome se décora de chefs-d'oeuvre
sans nombre, et l'Arioste et le Tasse portèrent
bientôt la plus douce des langues à sa plus haute
perfection dans des poèmes qui seront toujours les
premiers monuments de l'Italie et le charme de tous
les hommes. Qui pouvait donc arrêter la domination
d'une telle langue?
D'abord, une cause
tirée de l'ordre même des événements : cette
maturité fut trop précoce. L'Espagne, toute politique
et guerrière, parut ignorer l'existence du Tasse
et de L'Arioste ; l'Angleterre, théologique
et barbare, n'avait pas un livre, et la France se
débattait dans les horreurs de la Ligue [9] . On dirait que l'Europe n'était pas prête, et qu'elle
n'avait pas encore senti le besoin d'une langue
universelle.
Une foule d'autres
causes se présentent. Quand la Grèce était un monde,
dit fort bien Montesquieu, ses plus petites villes
étaient des nations ; mais ceci ne put jamais
s'appliquer à l'Italie dans le même sens. La Grèce
donna des lois aux barbares qui l'environnaient,
et l'Italie, qui ne sut pas, à son exemple, se former
en république fédérative, fut tour à tour envahie
par les Allemands, par les Espagnols et par les
Français. Son heureuse position et sa marine auraient
pu la soutenir et l'enrichir ; mais, dès qu'on
eut doublé le cap de Bonne-Espérance, l'Océan reprit
ses droits, et, le commerce des Indes ayant passé
tout entier aux Portugais, l'Italie ne se trouva
plus que dans un coin de l'univers. Privée de l'éclat
des armes et des ressources du commerce, il lui
restait sa langue et ses chefs-d'oeuvre ; mais,
par une fatalité singulière, le bon goût se perdit
en Italie au moment où il se réveillait en France.
Le siècle des Corneille, des Pascal et des Molière
fut celui d'un Cavalier Marin, d'un Achillini et
d'une foule d'auteurs plus méprisables encore. De
sorte que, si l'Italie avait conduit la France,
il fallut ensuite que la France ramenât l'Italie.
Cependant l'éclat
du nom français augmentait ; l'Angleterre se
mettait sur les rangs, et l'Italie se dégradait
de plus en plus. On sentit généralement qu'un pays
qui ne fournissait plus que des baladins à l'Europe
ne donnerait jamais assez de considération à sa
langue. On observa que, l'Italie n'ayant pu, comme
la Grèce, ennoblir ses différents dialectes, elle
s'en était trop occupée [10] . A cet égard, la France paraît plus heureuse ;
les patois y sont abandonnés aux provinces, et c'est
sur eux que le petit peuple exerce ses caprices
[11] , tandis que la langue nationale est hors de ses
atteintes.
Enfin le caractère
même de la langue italienne fut ce qui l'écarta
le plus de cette universalité qu'obtient chaque
jour la langue française. On sait quelle distance
sépare en Italie la poésie de la prose ; mais
ce qui doit étonner, c'est que le vers y ait réellement
plus d'âpreté, ou, pour mieux dire, moins de mignardise
que la prose. Les lois de la mesure et de l'harmonie
ont forcé le poète à tronquer les mots, et par ces
syncopes fréquentes il s'est fait une langue à part,
qui, outre la hardiesse des inversions, a une marche
plus rapide et plus ferme. Mais la prose, composée
de mots dont toutes les lettres se prononcent, et
roulant toujours sur des sons pleins, se traîne
avec trop de lenteur ; son éclat est monotone ;
l'oreille se lasse de sa douceur, et la langue de
sa mollesse : ce qui peut venir de ce que,
chaque mot étant harmonieux en particulier, l'harmonie
du tout ne vaut rien. La pensée la plus vigoureuse
se détrempe dans la prose italienne. Elle est souvent
ridicule et presque insupportable dans une bouche
virile, parce qu'elle ôte à l'homme cette teinte
d'austérité qui doit en être inséparable. Comme
la langue allemande, elle a des formes cérémonieuses
[12] , ennemies de la conversation, et qui ne donnent
pas assez bonne opinion de l'espèce humaine. On
y est toujours dans la fâcheuse alternative d'ennuyer
ou d'insulter un homme. Enfin il paraît difficile
d'être naïf ou vrai dans cette langue, et la plus
simple assertion y est toujours renforcée du serment.
Tels sont les inconvénients de la prose italienne,
d'ailleurs si riche et si flexible. Or, c'est la
prose qui donne l'empire à une langue, parce qu'elle
est tout usuelle ; la poésie n'est qu'un objet
de luxe.
Malgré tout cela,
on sent bien que la patrie de Raphaël, de Michel-Ange
et du Tasse ne sera jamais sans honneur. C'est dans
ce climat fortuné que la plus mélodieuse des langues
s'est unie à la musique des anges, et cette alliance
leur assure un empire éternel. C'est là que les
chefs-d'oeuvre antiques et modernes et la beauté
du ciel attirent le voyageur, et que l'affinité
des langues toscane et latine le fait passer avec
transport de l'Enéide à la Jérusalem.
L'Italie, environnée de puissances qui l'humilient,
a toujours droit de les charmer ; et sans doute
que, si les littératures anglaise et française n'avaient
éclipsé la sienne, l'Europe aurait encore accordé
plus d'hommages à une contrée deux fois mère des
arts.
Dans ce rapide tableau
des nations, on voit le caractère des peuples et
le génie de leur langue marcher d'un pas égal, et
l'un est toujours garant de l'autre. Admirable propriété
de la parole, de montrer ainsi l'homme tout entier !
Des philosophes
ont demandé si la pensée peut exister sans la parole
ou sans quelque autre signe. Non sans doute. L'homme,
étant une machine très harmonieuse, n'a pu être
jeté dans le monde sans s'y établir une foule de
rapports. La seule présence des objets lui a donné
des sensations, qui sont nos idées les plus
simples, et qui ont bientôt amené les raisonnements.
Il a d'abord senti le plaisir et la douleur, et
il les a nommés ; ensuite il a connu et nommé
l'erreur et la vérité [13] . Or, sensation et raisonnement, voilà de
quoi tout l'homme se compose : l'enfant doit
sentir avant de parler, mais il faut qu'il parle
avant de penser. Chose étrange ! si l'homme
n'eût pas créé des signes, ses idées simples et
fugitives, germant et mourant tour à tour, n'auraient
pas laissé plus de traces dans son cerveau que les
flots d'un ruisseau qui passe n'en laissent dans
ses yeux. Mais l'idée simple a d'abord nécessité
le signe, et bientôt le signe a fécondé l'idée ;
chaque mot a fixé la sienne, et telle est leur association
que, si la parole est une pensée qui se manifeste,
il faut que la pensée soit une parole intérieure
et cachée [14] . L'homme qui parle est donc l'homme qui pense tout
haut, et, si on peut juger un homme par ses paroles,
on peut aussi juger une nation par son langage.
La forme et le fond des ouvrages dont chaque peuple
se vante n'y fait rien ; c'est d'après le caractère
et le génie de leur langue qu'il faut prononcer :
car presque tous les écrivains suivent des règles
et des modèles, mais une nation entière parle d'après
son génie.
On demande souvent
ce que c'est que le génie d'une langue, et il est
difficile de le dire. Ce mot tient à des idées très
composées ; il a l'inconvénient des idées abstraites
et générales ; on craint, en le définissant,
de le généraliser encore. Mais, afin de mieux rapprocher
cette expression de toutes les idées qu'elle embrasse,
on peut dire que la douceur ou l'âpreté des articulations,
l'abondance ou la rareté des voyelles, la prosodie
et l'étendue des mots, leurs filiations, et enfin
le nombre et la forme des tournures et des constructions
qu'ils prennent entre eux, sont les causes les plus
évidentes du génie d'une langue, et ces causes se
lient au climat et au caractère de chaque peuple
en particulier.
Il semble, au premier
coup d'oeil, que, les proportions de l'organe vocal
étant invariables, elles auraient dû produire partout
les mêmes articulations et les mêmes mots, et qu'on
ne devrait entendre qu'un seul langage dans l'univers.
Mais, si les autres proportions du corps humain,
non moins invariables, n'ont pas laissé de changer
de nation à nation, et si les pieds, les pouces
et les coudées d'un peuple ne sont pas ceux d'un
autre, il fallait aussi que l'organe brillant et
compliqué de la parole éprouvât de grands changements
de peuple en peuple, et souvent de siècle en siècle.
La nature, qui n'a qu'un modèle pour tous les hommes,
n'a pourtant pas confondu tous les visages sous
une même physionomie. Ainsi, quoiqu'on trouve les
mêmes articulations radicales [15] chez des peuples différents, les langues n'en ont
pas moins varié comme la scène du monde; chantantes
et voluptueuses dans les beaux climats, âpres et
sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment
suivi la répétition et la fréquence des mêmes sensations.
Après avoir expliqué
la diversité des langues par la nature même des
choses, et fondé l'union du caractère d'un peuple
et du génie de sa langue sur l'éternelle alliance
de la parole et de la pensée, il est temps d'arriver
aux deux peuples qui nous attendent, et qui doivent
fermer cette lice des nations : peuples chez
qui tout diffère, climat, langage, gouvernement,
vices et vertus ; peuples voisins et rivaux,
qui, après avoir disputé trois cents ans, non à
qui aurait l'empire, mais à qui existerait, se disputent
encore la gloire des lettres et se partagent depuis
un siècle les regards de l'univers.
L'Angleterre, sous
un ciel nébuleux et séparée du reste du monde, ne
parut qu'un exil aux Romains ; tandis que la
Gaule, ouverte à tous les peuples et jouissant du
ciel de la Grèce, faisait les délices des Césars :
première différence établie par la nature, et d'où
dérivent une foule d'autres différences. Ne cherchons
pas ce qu'était la nation anglaise lorsque, répandue
dans les plus belles provinces de France, adoptant
notre langage et nos moeurs, elle n'offrait pas
une physionomie distincte ; ni dans les temps
où, consternée par le despotisme de Guillaume le
Conquérant ou des Tudor, elle donnait à ses voisins
des modèles d'esclavage ; mais considérons-la
dans son île, rendue à son propre génie, parlant
sa propre langue, florissante de ses lois, s'asseyant
enfin à son véritable rang en Europe.
Par sa position
et par la supériorité de sa marine, elle peut nuire
à toutes les nations et les braver sans cesse. Comme
elle doit toute sa splendeur à l'Océan qui l'environne,
il faut qu'elle l'habite, qu'elle le cultive, qu'elle
se l'approprie ; il faut que cet esprit d'inquiétude
et d'impatience auquel elle doit sa liberté se consume
au-dedans s'il n'éclate au-dehors. Mais, quand l'agitation
est intérieure, elle peut être fatale au prince,
qui, pour lui donner un autre cours, se hâte d'ouvrir
ses ports, et les pavillons de l'Espagne, de la
France ou de la Hollande sont bientôt insultés.
Son commerce, qui s'est ramifié dans les quatre
parties du monde, fait aussi qu'elle peut être blessée
de mille manières différentes, et les sujets de
guerre ne lui manquent jamais. De sorte qu'à toute
l'estime qu'on ne peut refuser à une nation puissante
et éclairée les autres peuples joignent toujours
un peu de haine, mêlée de crainte et d'envie.
Mais la France,
qui a dans son sein une subsistance assurée et des
richesses immortelles [16] , agit contre ses intérêts et méconnaît son génie
quand elle se livre à l'esprit de conquête. Son
influence est si grande dans la paix et dans la
guerre que, toujours maîtresse de donner l'une ou
l'autre, il doit lui sembler doux de tenir dans
ses mains la balance des empires et d'associer le
repos de l'Europe au sien. Par sa situation, elle
tient à tous les États ; par sa juste étendue,
elle touche à ses véritables limites. Il faut donc
que la France conserve et qu'elle soit conservée :
ce qui la distingue de tous les peuples anciens
et modernes. Le commerce des deux mers enrichit
ses villes maritimes et vivifie son intérieur, et
c'est de ses productions qu'elle alimente son commerce ;
si bien que tout le monde a besoin de la France,
quand l'Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi,
dans les cabinets de l'Europe, c'est plutôt l'Angleterre
qui inquiète, c'est plutôt la France qui domine.
Sa capitale, enfoncée dans les terres, n'a point
eu, comme les villes maritimes, l'affluence des
peuples ; mais elle a mieux senti et mieux
rendu l'influence de son propre génie, le goût de
son terroir, l'esprit de son gouvernement. Elle
a attiré par ses charmes plus que par ses richesses ;
elle n'a pas eu le mélange, mais le choix des nations ;
les gens d'esprit y ont abondé, et son empire a
été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord
et du Midi viennent y prendre une teinte qui plaît
à tous. Il faut donc que la France craigne de détourner
par la guerre l'heureux penchant de tous les peuples
pour elle : quand on règne par l'opinion, a-t-on
besoin d'un autre empire?
Je suppose ici que,
si le principe du gouvernement s'affaiblit chez
l'une des deux nations, il s'affaiblit aussi dans
l'autre, ce qui fera subsister longtemps le parallèle
et leur rivalité : car, si l'Angleterre avait
tout son ressort, elle serait trop remuante, et
la France serait trop à craindre si elle déployait
toute sa force. Il y a pourtant cette observation
à faire que le monde politique peut changer d'attitude,
et la France n'y perdrait pas beaucoup. Il n'en
est pas ainsi de l'Angleterre, et je ne puis prévoir
jusqu'à quel point elle tombera pour avoir plutôt
songé à étendre sa domination que son commerce.
La différence de
peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à
homme. L'Anglais, sec et taciturne, joint à l'embarras
et à la timidité de l'homme du Nord une impatience,
un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu'à
celui de la vie ; le Français a une saillie
de gaieté qui ne l'abandonne pas, et, à quelque
régime que leurs gouvernements les aient mis l'un
et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première
empreinte. Le Français cherche le côté plaisant
de ce monde, l'Anglais semble toujours assister
à un drame : de sorte que ce qu'on a dit du
Spartiate et de l'Athénien se prend ici à la lettre :
on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à
divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir ;
le Français pour être vu. On n'allait pas beaucoup
à Lacédémone, si ce n'est pour étudier son gouvernement ;
mais le Français, visité par toutes les nations,
peut se croire dispensé de voyager chez elles comme
d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout
la sienne. En Angleterre, les hommes vivent beaucoup
entre eux ; aussi les femmes qui n'ont pas
quitté le tribunal domestique, ne peuvent entrer
dans le tableau de la nation ; mais on ne peindrait
les Français que de profil si on faisait le tableau
sans elles : c'est de leurs vices et des nôtres,
de la politesse des hommes et de la coquetterie
des femmes, qu'est née cette galanterie des deux
sexes qui les corrompt tour à tour, et qui donne
à la corruption même des formes si brillantes et
si aimables. Sans avoir la subtilité qu'on reproche
aux peuples du Midi et l'excessive simplicité du
Nord, la France a la politesse et la grâce ;
et non seulement elle a la grâce et la politesse,
mais c'est elle qui fournit les modèles dans les
moeurs, dans les manières et dans les parures. Sa
mobilité ne donne pas à l'Europe le temps de se
lasser d'elle. C'est pour toujours plaire que le
Français change toujours ; c'est pour ne pas
trop se déplaire à lui-même que l'Anglais est contraint
de changer. On nous reproche l'imprudence et la
fatuité ; mais nous en avons tiré plus de parti
que nos ennemis de leur flegme et de leur fierté :
la politesse ramène ceux qu'a choqués la vanité ;
il n'est point d'accommodement avec l'orgueil. On
peut d'ailleurs en appeler au Français de quarante
ans, et l'Anglais ne gagne rien aux délais. Il est
bien des moments où le Français pourrait payer de
sa personne ; mais il faudra toujours que l'Anglais
paye de son argent ou du crédit de sa nation. Enfin,
s'il est possible que le Français n'ait acquis tant
de grâces et de goût qu'aux dépens de ses moeurs,
il est encore très possible que l'Anglais ait perdu
les siennes sans acquérir ni le goût ni les grâces.
Quand on compare
un peuple du Midi à un peuple du Nord, on n'a que
des extrêmes à rapprocher ; mais la France,
sous un ciel tempéré [17] , changeante dans ses manières et ne pouvant se
fixer elle-même, parvient pourtant à fixer tous
les goûts. Les peuples du Nord viennent y chercher
et trouver l'homme du Midi, et les peuples du Midi
y cherchent et y trouvent l'homme du Nord. Plas
mi cavalier francès, « c'est le chevalier
français qui me plaît », disait, il y a huit
cents ans, ce Frédéric 1er qui avait
vu toute l'Europe et qui était notre ennemi. Que
devient maintenant le reproche si souvent fait au
Français qu'il n'a pas le caractère de l'Anglais ?
Ne voudrait-on pas aussi qu'il parlât la même langue ?
La nature, en lui donnant la douceur d'un climat,
ne pouvait lui donner la rudesse d'un autre :
elle l'a fait l'homme de toutes les nations, et
son gouvernement ne s'oppose point au voeu de la
nature.
J'avais d'abord
établi que la parole et la pensée, le génie des
langues et le caractère des peuples, se suivaient
d'un même pas ; je dois dire aussi que les
langues se mêlent entre elles comme les peuples,
qu'après avoir été obscures comme eux, elles s'élèvent
et s'ennoblissent avec eux : une langue riche
ne fut jamais celle d'un peuple ignorant et pauvre.
Mais, si les langues sont comme les nations, il
est encore très vrai que les mots sont comme les
hommes. Ceux qui ont dans la société une famille
et des alliances étendues y ont aussi une plus grande
consistance. C'est ainsi que les mots qui ont de
nombreux dérivés et qui tiennent à beaucoup d'autres
sont les premiers mots d'une langue et ne vieilliront
jamais, tandis que ceux qui sont isolés ou sans
harmonie tombent comme des hommes sans recommandation
et sans appui. Pour achever le parallèle, on peut
dire que les uns et les autres ne valent qu'autant
qu'ils sont à leur place. J'insiste sur cette analogie,
afin de prouver combien le goût qu'on a dans l'Europe
pour les Français est inséparable de celui qu'on
a pour leur langue, et combien l'estime dont cette
langue jouit est fondée sur celle que l'on sent
pour la nation.
Voyons maintenant
si le génie et les écrivains de la langue anglaise
auraient pu lui donner cette universalité qu'elle
n'a point obtenue du caractère et de la réputation
du peuple qui la parle. Opposons sa langue à la
nôtre, sa littérature à notre littérature, et justifions
le choix de l'univers.
S'il est vrai qu'il
n'y eut jamais ni langage ni peuple sans mélange,
il n'est pas moins évident qu'après une conquête
il faut du temps pour consolider le nouvel État
et pour bien fondre ensemble les idiomes et les
familles des vainqueurs et des vaincus. Mais on
est étonné quand on voit qu'il a fallu plus de mille
ans à la langue française pour arriver à sa maturité ;
on ne l'est pas moins quand on songe à la prodigieuse
quantité d'écrivains qui ont fourmillé dans cette
langue depuis le Ve siècle jusqu'à la
fin du XVIe, sans compter ceux qui écrivaient
en latin. Quelques monuments qui s'élèvent encore
dans cette mer d'oubli nous offrent autant de français
différents [18] . Les changements et les révolutions de la langue
étaient si brusques que le siècle où on vivait dispensait
toujours de lire les ouvrages du siècle précédent.
Les auteurs se traduisaient mutuellement [19] de demi-siècle en demi-siècle, de patois en patois,
de vers en prose ; et, dans cette longue galerie
d'écrivains, il ne s'en trouve pas un qui n'ait
cru fermement que la langue était arrivée pour lui
à sa dernière perfection. Pasquier affirmait de
son temps qu'il ne s'y connaissait pas, ou que Ronsard
avait fixé la langue française.
A travers ces variations,
on voit cependant combien le caractère de la nation
influait sur elle : la construction de la phrase
fut toujours directe et claire. La langue française
n'eut donc que deux sortes de barbaries à combattre :
celle des mots et celle du mauvais goût de chaque
siècle. Les conquérants français, en adoptant les
expressions celtes et latines, les avaient marquées
chacune à son coin : on eut une langue pauvre
et décousue, où tout fut arbitraire, et le désordre
régna dans la disette. Mais, quand la monarchie
acquit plus de force et d'unité, il fallut refondre
ces monnaies éparses et les réunir sous une empreinte
générale, conforme d'un côté à leur origine et de
l'autre au génie même de la nation, ce qui leur
donna une physionomie double : on se fit une
langue écrite et une langue parlée, et ce divorce
de l'orthographe et de la prononciation [20] dure encore. Enfin le bon goût ne se développa tout
entier que dans la perfection même de la société ;
la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent
ensemble.
En effet, quand
l'autorité publique est affermie, que les fortunes
sont assurées, les privilèges confirmés, les droits
éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation,
heureuse et respectée, jouit de la gloire au-dehors,
de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque
dans la capitale un peuple immense se mêle toujours
sans jamais se confondre, alors on commence à distinguer
autant de nuances dans le langage que dans la société ;
la délicatesse des procédés amène celle des propos;
les métaphores sont plus justes, les comparaisons
plus nobles, les plaisanteries plus fines ;
la parole étant le vêtement de la pensée, on veut
des formes plus élégantes. C'est ce qui arriva aux
premières années du règne de Louis XIV. Le poids
de l'autorité royale fit rentrer chacun à sa place :
on connut mieux ses droits et ses plaisirs ;
l'oreille, plus exercée, exigea une prononciation
plus douce; une foule d'objets nouveaux demandèrent
des expressions nouvelles; la langue française fournit
à tout, et l'ordre s'établit dans l'abondance.
Il faut donc qu'une
langue s'agite jusqu'à ce qu'elle se repose dans
son propre génie, et ce principe explique un fait
assez extraordinaire, c'est qu'aux XIIIe
et XIVe siècles la langue française était
plus près d'une certaine perfection [21] qu'elle ne le fut au XVIe. Ses éléments
s'étaient déjà incorporés, ses mots étaient assez
fixes, et la construction de ses phrases directe
et régulière : il ne manquait donc à cette
langue que d'être parlée dans un siècle plus heureux,
et ce temps approchait. Mais, contre tout espoir,
la renaissance des lettres la fit tout à coup rebrousser
vers la barbarie. Une foule de poètes s'élevèrent
dans son sein, tels que les Jodelle, les Baïf et
les Ronsard. Épris d'Homère et de Pindare, et n'ayant
pas digéré les beautés de ces grands modèles, ils
s'imaginèrent que la nation s'était trompée jusque-là,
et que la langue française aurait bientôt le charme
du grec si on y transportait les mots composés,
les diminutifs, les péjoratifs, et surtout la hardiesse
des inversions, choses précisément opposées à son
génie. Le ciel fut porte-flambeaux, Jupiter
lance-tonnerre ; on eut des angelets
doucelets; on fit des vers sans rime, des hexamètres,
des pentamètres ; les métaphores basses ou
gigantesques se cachèrent sous un style entortillé ;
enfin ces poètes parlèrent grec en français, et
de tout un siècle on ne s'entendit point dans notre
poésie. C'est sur leurs sublimes échasses que le
burlesque se trouva naturellement monté quand le
bon goût vint à paraître.
À cette même époque,
les deux reines Médicis donnaient une grande vogue
à l'italien, et les courtisans tâchaient de l'introduire
de toute part dans la langue française. Cette irruption
du grec et de l'italien la troubla d'abord ;
mais, comme une liqueur déjà saturée, elle ne put
recevoir ces nouveaux éléments : ils ne tenaient
pas, on les vit tomber d'eux-mêmes.
Les malheurs de
la France sous les derniers Valois retardèrent la
perfection du langage ; mais, la fin du règne
de Henri IV et celui de Louis XIII ayant donné à
la nation l'avant-goût de son triomphe, la poésie
française se montra d'abord sous les auspices de
son propre génie. La prose, plus sage, ne s'en était
pas écartée comme elle, témoin Amyot, Montaigne
et Charron ; aussi, pour la première fois peut-être,
elle précéda la poésie, qui la devance toujours.
Il manque un trait
à cette faible esquisse de la langue romance ou
gauloise. On est persuadé que nos pères étaient
tous naïfs ; que c'était un bienfait de leur
temps et de leurs moeurs, et qu'il est encore attaché
à leur langage : si bien que certains auteurs
empruntent aujourd'hui leurs tournures, afin d'être
naïfs aussi. Ce sont des vieillards qui, ne pouvant
parler en hommes, bégayent pour paraître enfants :
le naïf qui se dégrade tombe dans le niais. Voici
donc comment s'explique cette naïveté gauloise.
Tous les peuples
ont le naturel : il ne peut y avoir qu'un siècle
très avancé qui connaisse et sente le naïf. Celui
que nous trouvons et que nous sentons dans le style
de nos ancêtres l'est devenu pour nous ; il
n'était pour eux que le naturel. C'est ainsi qu'on
trouve tout naïf dans un enfant qui ne s'en doute
pas. Chez les peuples perfectionnés et corrompus,
la pensée a toujours un voile, et la modération,
exilée des moeurs, se réfugie dans le langage, ce
qui le rend plus fin et plus piquant. Lorsque, par
une heureuse absence de finesse et de précaution,
la phrase montre la pensée toute nue, le naïf paraît.
De même, chez les peuples vêtus, une nudité produit
la pudeur ; mais les nations qui vont nues
sont chastes sans être pudiques, comme les Gaulois
étaient naturels sans être naïfs. On pourrait ajouter
que ce qui nous fait sourire dans une expression
antique n'eut rien de plaisant dans son siècle,
et que telle épigramme, chargée du sel d'un vieux
mot, eût été fort innocente il y a deux cents ans.
Il me semble donc qu'il est ridicule, quand on n'a
pas la naïveté, d'en emprunter les livrées. Nos
grands écrivains l'ont trouvée dans leur âme, sans
quitter leur langue, et celui qui, pour être naïf,
emprunte une phrase d'Amyot, demanderait, pour être
brave, l'armure de Bayard.
C'est une chose
bien remarquable qu'à quelque époque de la langue
française qu'on s'arrête, depuis sa plus obscure
origine jusqu'à Louis XIII, et dans quelque imperfection
qu'elle se trouve de siècle en siècle, elle ait
toujours charmé l'Europe, autant que le malheur
des temps l'a permis. Il faut donc que la France
ait toujours eu une perfection relative et certains
agréments fondés sur sa position et sur l'heureuse
humeur de ses habitants. L'histoire, qui confirme
partout cette vérité, n'en dit pas autant de l'Angleterre.
Les Saxons, l'ayant
conquise, s'y établirent, et c'est de leur idiome
et de l'ancien jargon du pays que se forma la langue
anglaise, appelée anglo-saxon. Cette langue
fut abandonnée au peuple, depuis la conquête de
Guillaume jusqu'à Édouard III, intervalle pendant
lequel la cour et les tribunaux d'Angleterre ne
s'exprimèrent qu'en français. Mais enfin, la jalousie
nationale s'étant réveillée, on exila une langue
rivale que le génie anglais repoussait depuis longtemps.
On sent bien que les deux langues s'étaient mêlées
malgré leur haine ; mais il faut observer que
les mots français qui émigrèrent en foule dans l'anglais,
et qui se fondirent dans une prononciation et une
syntaxe nouvelles, ne furent pourtant pas défigurés :
si notre oreille les méconnaît, nos yeux les retrouvent
encore ; tandis que les mots latins qui entraient
dans les différents jargons de l'Europe furent toujours
mutilés, comme les obélisques et les statues qui
tombaient entre les mains des barbares. Cela vient
de ce que, les Latins ayant placé les nuances de
la déclinaison et de la conjugaison dans les finales
des mots, nos ancêtres, qui avaient leurs articles,
leurs pronoms et leurs verbes auxiliaires, tronquèrent
ces finales qui leur étaient inutiles [22] et qui défiguraient le mot à leurs yeux, Mais dans
les emprunts que les langues modernes se font entre
elles, le mot ne s'altère que dans la prononciation.
Pendant un espace
de quatre cents ans, je ne trouve en Angleterre
que Chaucer et Spencer. Le premier mérita, vers
le milieu du XVe siècle, d'être appelé
l'Homère anglais ; notre Ronsard le
mérita de même, et Chaucer, aussi obscur que lui,
fut encore moins connu. De Chaucer jusqu'à Shakespeare
et Milton, rien ne transpire dans cette île célèbre,
et sa littérature ne vaut pas un coup d'oeil [23] .
Me voilà tout à
coup revenu à l'époque où j'ai laissé la langue
française. La paix de Vervins avait appris à l'Europe
sa véritable position ; on vit chaque État
se placer à son rang. L'Angleterre brilla pour un
moment de l'éclat d'Elisabeth et de Cromwell, et
ne sortit pas du pédantisme ; l'Espagne, épuisée,
ne put cacher sa faiblesse ; mais la France
montra toute sa force, et les lettres commencèrent
sa gloire.
Si Ronsard avait
bâti des chaumières avec des tronçons de colonnes
grecques, Malherbe éleva le premier des monuments
nationaux. Richelieu, qui affectait toutes les grandeurs,
abaissait d'une main la maison d'Autriche, et de
l'autre attirait à lui le jeune Corneille en l'honorant
de sa jalousie. Ils fondaient ensemble ce théâtre
où, jusqu'à l'apparition de Racine, l'auteur du
Cid régna seul. Pressentant les accroissements
et l'empire de la langue, il lui créait un tribunal,
afin de devenir par elle le législateur des lettres.
A cette époque, une foule de génies vigoureux s'emparèrent
de la langue française et lui firent parcourir rapidement
toutes ses périodes, de Voiture jusqu'à Pascal,
et de Racan jusqu'à Boileau.
Cependant l'Angleterre,
échappée à l'anarchie, avait repris ses premières
formes, et Charles II était paisiblement assis sur
un trône teint du sang de son père. Shakespeare
avait paru, mais son nom et sa gloire ne devaient
passer les mers que deux siècles après ; il
n'était pas alors, comme il l'a été depuis, l'idole
de sa nation et le scandale de notre littérature
[24] . Soft génie agreste et populaire déplaisait au
prince et aux courtisans. Milton, qui le suivit,
mourut inconnu. Sa personne était odieuse à la cour ;
le titre de son poème rebuta ; on ne goûta
point des vers durs, hérissés de termes techniques,
sans rime et sans harmonie, et l'Angleterre apprit
un peu tard qu'elle possédait un poème épique. Il
y avait pourtant de beaux esprits et des poètes
à la cour de Charles : Cowley, Rochester, Hamilton,
Waller, y brillaient, et Shaftesbury hâtait les
progrès de la pensée en épurant la prose anglaise.
Cette faible aurore se perdit tout à coup dans l'éclat
du siècle de Louis XIV : les beaux jours de
la France étaient arrivés.
Il y eut un admirable
concours de circonstances. Les grandes découvertes
qui s'étaient faites depuis cent cinquante ans dans
le monde avaient donné à l'esprit humain une impulsion
que rien ne pouvait plus arrêter, et cette impulsion
tendait vers la France. Paris fixa les idées flottantes
de l'Europe et devint le foyer des étincelles répandues
chez tous les peuples. L'imagination de Descartes
régna dans la philosophie, la raison de Boileau
dans les vers ; Bayle plaça le doute aux pieds
de la vérité : Bossuet tonna sur la tête des
rois, et nous comptâmes autant de genres d'éloquence
que de grands hommes. Notre théâtre surtout achevait
l'éducation de l'Europe : c'est là que le grand
Condé pleurait aux vers du grand Corneille, et que
Racine corrigeait Louis XIV. Rome tout entière parut
sur la scène française, et les passions parlèrent
leur langage. Nous eûmes et ce Molière, plus comique
que les Grecs, et le Télémaque, plus antique
que les ouvrages des anciens, et ce La Fontaine
qui, ne donnant pas à la langue des formes si pures,
lui prêtait des beautés plus incommunicables. Nos
livres, rapidement traduits en Europe et même en
Asie, devinrent les livres de tous les pays, de
tous les goûts et de tous les âges. La Grèce, vaincue
sur le théâtre, le fut encore dans des pièces fugitives
qui volèrent de bouche en bouche et donnèrent des
ailes à la langue française. Les premiers journaux
qu'on vit circuler en Europe étaient français et
ne racontaient que nos victoires et nos chefs-d'oeuvre.
C'est de nos académies qu'on s'entretenait, et la
langue s'étendait par leurs correspondances. On
ne parlait enfin que de l'esprit et des grâces françaises ;
tout se faisait au nom de la France, et notre réputation
s'accroissait de notre réputation.
Aux productions
de l'esprit se joignaient encore celles de l'industrie :
des pompons et des modes accompagnaient nos meilleurs
livres chez l'étranger, parce qu'on voulait être
partout raisonnable et frivole comme en France.
Il arriva donc que nos voisins, recevant sans cesse
des meubles, des étoffes et des modes qui se renouvelaient
sans cesse, manquèrent de termes pour les exprimer ;
ils furent comme accablés sous l'exubérance de l'industrie
française, si bien qu'il prit comme une impatience
générale à l'Europe, et que, pour n'être plus séparé
de nous, on étudia notre langue de tous côtés.
Depuis cette explosion,
la France a continué de donner un théâtre, des habits,
du goût, des manières, une langue, un nouvel art
de vivre et des jouissances inconnues aux États
qui l'entourent, sorte d'empire qu'aucun peuple
n'a jamais exercé. Et comparez-lui, je vous prie,
celui des Romains, qui semèrent partout leur langue
et l'esclavage, s'engraissèrent de sang et détruisirent
jusqu'à ce qu'ils fussent détruits !
On a beaucoup parlé
de Louis XIV : je n'en dirai qu'un mot. Il
n'avait ni le génie d'Alexandre, ni la puissance
et l'esprit d'Auguste ; mais, pour avoir su
régner, pour avoir connu l'art d'accorder ce coup
d'oeil, ces faibles récompenses dont le talent veut
bien se payer, Louis XIV marche, dans l'histoire
de l'esprit humain, à côté d'Auguste et d'Alexandre.
Il fut le véritable Apollon du Parnasse français ;
les poèmes, les tableaux, les marbres, ne respirèrent
que pour lui. Ce qu'un autre eût fait par politique,
il le fit par goût. Il avait de la grâce, il aimait
la gloire et les plaisirs, et je ne sais quelle
tournure romanesque qu'il eut dans sa jeunesse remplit
les Français d'un enthousiasme qui gagna toute l'Europe.
Il fallut voir ses bâtiments et ses fêtes, et souvent
la curiosité des étrangers soudoya la vanité française.
En fondant à Rome une colonie de peintres et de
sculpteurs, il faisait signer à la France une alliance
perpétuelle avec les arts. Quelquefois son humeur
magnifique allait avertir les princes étrangers
du mérite d'un savant ou d'un artiste caché dans
leurs États, et il en faisait l'honorable conquête.
Aussi le nom français et le sien pénétrèrent jusqu'aux
extrémités orientales de l'Asie ; notre langue
domina comme lui dans tous les traités, et, quand
il cessa de dicter des lois, elle garda si bien
l'empire qu'elle avait acquis que ce fut dans cette
même langue, organe de son ancien despotisme, que
ce prince fut humilié vers la fin de ses jours.
Ses prospérités, ses fautes et ses malheurs servirent
également à la langue ; elle s'enrichit, à
la révocation de l'édit de Nantes, de tout ce que
perdait l'État. Les réfugiés emportèrent dans le
Nord leur haine pour le prince et leurs regrets
pour la patrie, et ces regrets et cette haine s'exhalèrent
en français.
Il semble que c'est
vers le milieu du règne de Louis XIV que le royaume
se trouva à son plus haut point de grandeur relative.
L'Allemagne avait des princes nuls ; l'Espagne
était divisée et languissante; l'Italie avait tout
à craindre ; l'Angleterre et l'Écosse n'étaient
pas encore unies ; la Prusse et la Russie n'existaient
pas. Aussi l'heureuse France, profitant de ce silence
de tous les peuples, triompha dans la paix, dans
la guerre et dans les arts ; elle occupa le
monde de ses entreprises et de sa gloire. Pendant
près d'un siècle, elle donna à ses rivaux et les
jalousies littéraires, et les alarmes politiques,
et la fatigue de l'admiration. Enfin l'Europe, lasse
d'admirer et d'envier, voulut imiter : c'était
un nouvel hommage. Des essaims d'ouvriers entrèrent
en France et rapportèrent notre langue et nos arts,
qu'ils propagèrent.
Vers la fin du siècle,
quelques ombres se mêlèrent à tant d'éclat. Louis
XIV, vieillissant, n'était plus heureux. L'Angleterre
se dégagea des rayons de la France et brilla de
sa propre lumière ; de grands esprits s'élevèrent
dans son sein. Sa langue s'était enrichie, comme
son commerce, de la dépouille des nations ;
Pope, Addison et Dryden en adoucirent les sifflements,
et l'anglais fut, sous leur plume, l'italien du
Nord. L'enthousiasme pour Shakespeare et Milton
se réveilla, et cependant Locke posait les bornes
de l'esprit humain ; Newton trouvait la nature
de la lumière et la loi de l'univers.
Aux yeux du sage,
l'Angleterre s'honorait autant par la philosophie
que nous par les arts ; mais puisqu'il faut
le dire, la place était prise : l'Europe ne
pouvait donner deux fois le droit d'aînesse, et
nous l'avions obtenu, de sorte que tant de grands
hommes, en travaillant pour leur gloire, illustrèrent
leur patrie et l'humanité plus encore que leur langue.
Supposons cependant
que l'Angleterre eût été moins lente à sortir de
la barbarie et qu'elle eût précédé la France, il
me semble que l'Europe n'en aurait pas mieux adopté
sa langue. Sa position n'appelle pas les voyageurs,
et la France leur sert toujours de passage ou de
terme. L'Angleterre vient elle-même faire son commerce
chez les différents peuples, et on ne va point commercer
chez elle. Or celui qui voyage ne donne pas sa langue ;
il prendrait plutôt celle des autres : c'est
presque sans sortir de chez lui que le Français
a étendu la sienne.
Supposons enfin
que, par sa position, l'Angleterre ne se trouvât
pas reléguée dans l'Océan et qu'elle eût attiré
ses voisins, il est encore probable que sa langue
et sa littérature n'auraient pu fixer le choix de
l'Europe, car il n'est point d'objection un peu
forte contre la langue allemande qui n'ait encore
de la force contre celle des Anglais : les
défauts de la mère ont passé jusqu'à la fille. Il
est vrai aussi que les objections contre la littérature
anglaise deviennent plus terribles contre celle
des Allemands : ces deux peuples s'excluent
l'un par l'autre.
Quoiqu'il en soit,
l'événement a démontré que, la langue latine étant
la vieille souche [25] , c'était un de ses rejetons qui devait fleurir
en Europe. On peut dire, en outre, que, si l'anglais
a l'audace des langues à inversions, il en a l'obscurité,
et que sa syntaxe est si bizarre que la règle y
a quelque fois moins d'applications que d'exceptions.
On lui trouve des formes serviles qui étonnent dans
la langue d'un peuple libre, et la rendent moins
propre à la conversation que la langue française,
dont la marche est si leste et si dégagée. Ceci
vient de ce que les Anglais ont passé du plus extrême
esclavage à la plus haute liberté politique, et
que nous sommes arrivés d'une liberté presque démocratique
à une monarchie presque absolue. Les deux nations
Ont gardé les livrées de leur ancien état, et c'est
ainsi que les langues sont les vraies médailles
de l'histoire. Enfin la prononciation de cette langue
n'a ni la plénitude ni la fermeté de la nôtre.
J'avoue que la littérature
des Anglais offre des monuments de profondeur et
d'élévation qui seront l'éternel honneur de l'esprit
humain, et cependant leurs livres ne sont pas devenus
les livres de tous les hommes ; ils n'ont pas
quitté certaines mains ; il a fallu des essais
et de la précaution pour n'être pas rebuté de leur
ton, de leur goût et de leurs formes. Accoutumé
au crédit immense qu'il a dans les affaires, l'Anglais
semble porter cette puissance fictive dans les lettres,
et sa littérature en a contracté un caractère d'exagération
opposé au bon goût ; elle se sent trop de l'isolement
du peuple et de l'écrivain : c'est avec une
ou deux sensations que quelques Anglais ont fait
un livre [26] . Le désordre leur a plu, comme si l'ordre leur
eût semblé trop près de je ne sais quelle servitude :
aussi leurs Ouvrages, qu'on ne lit pas sans fruit,
sont trop souvent dépourvus de charme, et le lecteur
y trouve toujours la peine que l'écrivain ne s'est
pas donnée.
Mais le Français,
ayant reçu des impressions de tous les peuples de
l'Europe, a placé le goût dans les opinions modérées,
et ses livres composent la bibliothèque du genre
humain. Comme les Grecs, nous avons eu toujours
dans le temple de la gloire un autel pour les Grâces,
et nos rivaux les ont trop oubliées. On peut dire
par supposition que, si le monde finissait tout
à coup pour faire place à un monde nouveau, ce n'est
point un excellent livre français qu'il faudrait
lui léguer afin de lui donner de notre espèce humaine
une idée plus heureuse. A richesse égale, il faut
que la sèche raison cède le pas à la raison ornée.
Ce n'est point l'aveugle
amour de la patrie ni le préjugé national qui m'ont
conduit dans ce rapprochement des deux peuples :
c'est la nature et l'évidence des faits. Eh !
quelle est la nation qui loue plus franchement que
nous ? N'est-ce pas la France qui a tiré la
littérature anglaise du fond de son île ? N'est-ce
pas Voltaire qui a présenté Locke et même Newton
à l'Europe ? Nous sommes les seuls qui imitions
les Anglais, et, quand nous sommes las de notre
goût, nous y mêlons leurs caprices ; nous faisons
entrer une mode anglaise dans l'immense tourbillon
des nôtres, et le monde l'adopte au sortir de nos
mains. Il n'en est pas ainsi de l'Angleterre :
quand les peuples du Nord ont aimé la nation française,
imité ses manières, exalté ses ouvrages, les Anglais
se sont tus, et ce concert de toutes les voix n'a
été troublé que par leur silence.
Il me reste à prouver
que, si la langue française a conquis l'empire par
ses livres, par l'humeur et par l'heureuse position
du peuple qui la parle, elle le conserve par son
propre génie.
Ce qui distingue
notre langue des langues anciennes et modernes,
c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet
ordre doit toujours être direct et nécessairement
clair. Le français nomme d'abord le sujet
du discours, ensuite le verbe qui est l'action,
et enfin l'objet de cette action : voilà
la logique naturelle à tous les hommes ; -voilà
ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si
favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque
toujours contraire aux sensations, qui nomment le
premier l'objet qui frappe le premier [27] . C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre
direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins
hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie
des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu
sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement
gouverné par les passions que par la raison.
Le français, par
un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre
direct, comme s'il était tout raison, et on a beau
par les mouvements les plus variés et toutes les
ressources du style, déguiser cet ordre, il faut
toujours qu'il existe ; et c'est en vain que
les passions nous bouleversent et nous sollicitent
de suivre l'ordre des sensations : la syntaxe
française est incorruptible. C'est de là que résulte
cette admirable clarté, hase éternelle de notre
langue. Ce qui n'est pas clair n'est pas français ;
ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien,
grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversion,
il suffit de connaître les mots et leurs régimes ;
pour apprendre la langue française, il faut encore
retenir l'arrangement des mots. On dirait que c'est
d'une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne
droite, et que ce sont les courbes et leurs variétés
infinies qui ont présidé aux langues grecque et
latine. La nôtre règle et conduit la pensée ;
celles-là se précipitent et s'égarent avec elle
dans le labyrinthe des sensations et suivent tous
les caprices de l'harmonie : aussi furent-elles
merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les
eût absolument décriés.
Il est arrivé de
là que la langue française a été moins propre à
la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne
ou moderne, car ces deux arts vivent de sensations,
la musique surtout, dont la propriété est de donner
de la force à des paroles sans verve et d'affaiblir
les expressions fortes : preuve incontestable
qu'elle est elle-même une puissance à part, et qu'elle
repousse tout ce qui veut partager avec elle l'empire
des sensations. Qu'Orphée redise sans cesse :
J'ai perdu mon Eurydice, la sensation grammaticale
d'une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et
la sensation musicale ira toujours croissant ;
et ce n'est point, comme on l'a dit, parce que les
mots français ne sont pas sonores que la musique
les repousse : c'est parce qu'il offrent l'ordre
et la suite quand le chant demande le désordre et
l'abandon. La musique doit bercer l'âme dans le
vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur
à celle dont on dira qu'elle a tout défini !
Les accords plaisent à l'oreille par la même raison
que les saveurs et les parfums plaisent au goût
et à l'odorat.
Mais, si la rigide
construction de la phrase gêne la marche du musicien,
l'imagination du poète est encore arrêtée par le
génie circonspect de la langue. Les métaphores des
poètes étrangers ont toujours un degré de plus que
les nôtres [28] ; ils serrent le style de plus près, et leur
poésie est plus haute en couleur. Il est généralement
vrai que les figures orientales étaient folles,
que celles des Grecs et des Latins ont été hardies,
et que les nôtres sont simplement justes. Il faut
donc que le poète français plaise par la pensée,
par une élégance continue, par des mouvements heureux,
par des alliances de mots. C'est ainsi que les grands
maîtres n'ont pas laissé de cacher d'heureuses hardiesses
dans le tissus d'un style clair et sage, et c'est
de l'artifice avec lequel ils ont su déguiser leur
fidélité au génie de leur langue que résulte tout
le charme de leur style : ce qui fait croire
que la langue française, sobre et timide, serait
encore la dernière des langues si la masse de ses
bons écrivains ne l'eût poussée au premier rang
en forçant son naturel.
Un des plus grands
problèmes qu'on puisse proposer aux hommes est cette
constance de l'ordre régulier dans notre langue.
Je conçois bien que les Grecs, et même les Latins,
ayant donné une famille à chaque mot et de riches
modifications à leurs finales, se soient livrés
au plus hardies tournures pour obéir aux impressions
qu'ils recevaient des objets ; tandis que dans
nos langues modernes l'embarras des conjugaisons
et l'attirail des articles, la présence d'un nom
mal apparenté ou d'un verbe défectueux, nous font
tenir sur nos gardes pour éviter l'obscurité. Mais
pourquoi, entre les langues modernes, la nôtre s'est-elle
trouvée seule si rigoureusement asservie à l'ordre
direct ? Serait-il vrai que par son caractère
la nation française eût souverainement besoin de
clarté ?
Tous les hommes
ont ce besoin, sans doute, et je ne croirai jamais
que dans Athènes et dans Rome les gens du peuple
aient usé de fortes inversions ; on voit même
leurs plus grands écrivains se plaindre de l'abus
qu'on en faisait en vers et en prose j ils sentaient
que l'inversion était l'unique source des difficultés
et des équivoques dont leurs langues fourmillent,
parce qu'une fois l'ordre du raisonnement sacrifié,
l'oreille et l'imagination, ce qu'il y a de plus
capricieux dans l'homme [29] , restent maîtresses du discours. Aussi, quand on
lit Démétrius de Phalère, est-on frappé des éloges
qu'il donne à Thucydide pour avoir débuté dans son
histoire par une phrase de construction toute française.
Cette phrase était élégante et directe à la fois,
ce qui arrivait rarement : car toute langue
accoutumée à la licence des inversions ne peut plus
porter le joug de l'ordre sans perdre ses mouvements
et sa grâce.
Mais la langue française,
ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute
son élégance et sa force dans l'ordre direct ;
l'ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans
la prose, et la prose a dû lui donner l'empire.
Cette marche est dans la nature : rien n'est
en effet comparable à la prose française.
Il y a des pièges
et des surprises dans les langues à inversions.
Le lecteur reste suspendu dans une phrase latine
comme un voyageur devant des routes qui se croisent ;
il attend que toutes les finales l'aient averti
de la correspondance des mots ; son oreille
reçoit, et son esprit, qui n'a cessé de décomposer
pour composer encore, résout enfin le sens de la
phrase comme un problème. La prose française se
développe en marchant et se déroule avec grâce et
noblesse. Toujours sûre de la construction de ses
phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la
discussion des choses abstraites, et sa sagesse
donne de la confiance à la pensée. Les philosophes
l'ont adoptée parce qu'elle sert de flambeau aux
sciences qu'elle traite, et qu'elle s'accommode
également et de la frugalité didactique et de la
magnificence qui convient à l'histoire de la nature.
On ne dit rien en
vers qu'on ne puisse très souvent exprimer aussi
bien dans notre prose, et cela n'est pas toujours
réciproque. Le prosateur tient plus étroitement
sa pensée et la conduit par le plus court chemin,
tandis que le versificateur laisse flotter les rênes
et va où la rime le pousse. Notre prose s'enrichit
de tous les trésors de l'expression ; elle
poursuit le vers dans toutes ses hauteurs, et ne
laisse entre elle et lui que la rime. Étant commune
à tous les hommes, elle a plus de juges que la versification,
et sa difficulté se cache sous une extrême facilité.
Le versificateur enfle sa voix, s'arme de la rime
et de la mesure, et tire une pensée commune du sentier
vulgaire ; mais aussi que de faiblesses ne
cache pas l'art des vers ! La prose accuse
le nu de la pensée ; il n'est pas permis d'être
faible avec elle. Selon Denys d'Halicarnasse, il
y a une prose qui vaut mieux que les meilleurs vers,
et c'est elle qui fait lire les ouvrages de longue
haleine, parce qu'elle seule peut se charger des
détails, et que la variété de ses périodes lasse
moins que le charme continu de la rime et de la
mesure. Et qu'on ne croie pas que je veuille par
là dégrader les beaux vers : l'imagination
pare la prose, mais la poésie pare l'imagination.
La raison elle-même a plus d'une route, et la raison
en vers est admirable ; mais le mécanisme du
vers fatigue, sans offrir à l'esprit des tournures
plus hardies, dans notre langue surtout, où les
vers semblent être les débris de la prose qui les
a précédés ; tandis que chez les Grecs, sauvages
plus harmonieusement organisés que nos ancêtres,
les vers et les dieux régnèrent longtemps avant
la prose et les rois. Aussi peut-on dire que leur
langue fut longtemps chantée avant d'être parlée,
et la nôtre, à jamais dénuée de prosodie, ne s'est
dégagée qu'avec peine de ses articulations rocailleuses.
De là nous est venue cette rime, tant reprochée
à la versification moderne, et pourtant si nécessaire
pour lui donner cet air de chant qui la distingue
de la prose. Au reste, les anciens n'eurent-ils
pas le retour des mesures, comme nous celui des
sons, et n'est-ce pas ainsi que tous les arts ont
leurs rimes, qui sont les symétries ? Un jour,
cette rime des modernes aura de grands avantages
pour la postérité : car il s'élèvera des scoliastes
qui compileront laborieusement toutes celles des
langues mortes, et, comme il n'y a presque pas un
mot qui n'ait passé par la rime, ils fixeront par
là une sorte de prononciation uniforme et plus ou
moins semblable à la nôtre, ainsi que par les lois
de la mesure nous avons fixé la valeur des syllabes
chez les Grecs et les Latins.
Quoi qu'il en soit
de la prose et des vers français, quand cette langue
traduit, elle explique véritablement un auteur ;
mais les langues italienne et anglaise, abusant
de leurs inversions, se jettent dans tous les moules
que le texte leur présente ; elles se calquent
sur lui et rendent difficulté pour difficulté :
je n'en veux pour preuve que Davanzati. Quand le
sens de Tacite se perd, comme un fleuve qui disparaît
tout à coup sous la terre, le traducteur se plonge
et se dérobe avec lui. On les voit ensuite reparaître
ensemble ; ils ne se quittent pas l'un l'autre
mais le lecteur les perd souvent tous deux.
La prononciation
de la langue française porte l'empreinte de son
caractère : elle est plus variée que celle
des langues du Midi mais moins éclatante ;
elle est plus douce que celle des langues du Nord,
parce qu'elle n'articule pas toutes ses lettres.
Le son de l'e muet, toujours semblable à
la dernière vibration des corps sonores, lui donne
une harmonie légère qui n'est qu'à elle.
Si on ne lui trouve
pas les diminutifs et les mignardises de la langue
italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de
tous les protocoles que la bassesse inventa pour
la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle
en est plus faite pour la conversation, lien des
hommes et charme de tous les âges ; et, puisqu'il
faut le dire, elle est, de toutes les langues, la
seule qui ait une probité attachée à son génie.
Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue
française, c'est la langue humaine : et voilà
pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs
traités ; elle y règne depuis les conférences
de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples
et les volontés des rois reposeront sur une base
plus fixe ; on ne sèmera plus la guerre dans
des paroles de paix [30] .
Aristippe, ayant
fait naufrage, aborda dans une île inconnue, et,
voyant des figures de géométrie tracées sur le rivage,
il s'écria que les dieux ne l'avaient pas conduit
chez des barbares : quand on arrive chez un
peuple et qu'on y trouve la langue française, on
peut se croire chez un peuple poli.
Leibnitz cherchait
une langue universelle, et nous l'établissions autour
de lui. Ce grand homme sentait que la multitude
des langues était fatale au génie [31] et prenait trop sur la brièveté de la vie. Il est
bon de ne pas donner trop de vêtements à sa pensée :
il faut, pour ainsi dire, voyager dans les langues,
et, après avoir savouré le goût des plus célèbres,
se renfermer dans la sienne.
Si nous avions les
littératures de tous les peuples passés, comme nous
avons celle des Grecs et des Romains, ne faudrait-il
pas que tant de langues se réfugiassent dans une
seule par la traduction ? Ce sera vraisemblablement
le sort des langues modernes, et la nôtre leur offre
un port dans le naufrage. L'Europe présente une
république fédérative composée d'empires et de royaumes,
et la plus redoutable qui ait jamais existé. On
ne Peut en prévoir la fin, et cependant la langue
française doit encore lui survivre. Les États se
renverseront, et notre langue sera toujours retenue
dans la tempête par deux ancres, sa littérature
et sa clarté, jusqu'au moment où, par une de ces
grandes révolutions qui remettent les choses à leur
premier point, la nature vienne renouveler ses traités
avec un autre genre humain.
Mais, sans attendre
l'effort des siècles, cette langue ne peut-elle
pas se corrompre ? Une telle question mènerait
trop loin : il faut seulement soumettre la
langue française au principe commun à toutes les
langues.
Le langage est la
peinture de nos idées, qui à peur tour sont des
images plus ou moins étendues de quelques parties
de la nature. Comme il existe deux mondes pour chaque
homme en particulier, l'un hors de lui, qui est
le monde physique, et l'autre au-dedans, qui est
le monde moral ou intellectuel, il y a aussi deux
styles dans le langage, le naturel et le
figuré. Le premier exprime ce qui se passe
hors de nous et dans nous par des causes physiques ;
il compose le fond des langues, s'étend par l'expérience,
et peut être aussi grand que la nature. Le second
exprime ce qui se passe dans nous et hors de nous ;
mais c'est l'imagination qui le compose des emprunts
qu'elle fait au premier. Le soleil brûle, le
marbre est froid, l'homme désire la gloire :
voilà le langage propre ou naturel. Le coeur
brûle de désir, la crainte le glace, la terre demande
la pluie : voilà le style figuré, qui n'est
que le simulacre de l'autre et qui double ainsi
la richesse des langues. Comme il tient à l'idéal,
il paraît plus grand que la nature.
L'homme le plus
dépourvu d'imagination ne parle pas longtemps sans
tomber dans la métaphore. Or c'est ce perpétuel
mensonge de la parole, c'est le style métaphorique,
qui porte un germe de corruption. Le style naturel
ne peut être que vrai, et, quand il est faux, l'erreur
est de fait, et nos sens la corrigent tôt ou tard ;
mais les erreurs dans les figures ou dans les métaphores
annoncent de la fausseté dans l'esprit et un amour
de l'exagération qui ne se corrige guère.
Une langue vient
donc à se corrompre lorsque, confondant les limites
qui séparent le style naturel du figuré, on met
de l'affectation à outrer les figures et à rétrécir
le naturel, qui est la base, pour charger d'ornements
superflus l'édifice de l'imagination. Par exemple,
il n'est point d'art ou de profession [32] dans la vie qui n'ait fourni des expressions figurées
au langage. On dit : la trame de la perfidie,
le creuset du malheur, et on voit que ces expressions
sont comme à la porte de nos ateliers et s'offrent
à tous les yeux. Mais quand on veut aller plus avant,
et qu'on dit : Cette vertu qui sort du creuset
n'a pas perdu tout son alliage, il lui faut plus
de cuisson ; lorsqu'on passe de la trame
de la perfidie à la navette de la fourberie,
on tombe dans l'affectation.
C'est ce défaut
qui perd les écrivains des nations avancées :
ils veulent être neufs et ne sont que bizarres ;
ils tourmentent leur langue pour que l'expression
leur donne la pensée, et c'est pourtant celle-ci
qui doit toujours amener l'autre. Ajoutons qu'il
y a une seconde espèce de corruption mais qui n'est
pas à craindre pour la langue française : c'est
la bassesse des figures. Ronsard disait : Le
soleil perruqué de lumière ; la voile s'enfle
à plein ventre. Ce défaut précède la maturité
des langues et disparaît avec la politesse.
Par tous les mots
et toutes les expressions dont les arts et les métiers
ont enrichi les langues, il semble qu'elles aient
peu d'obligations aux gens de la cour et du monde ;
mais, si c'est la partie laborieuse d'une nation
qui crée, c'est la partie oisive qui choisit et
qui règne. Le travail et le repos sont pour l'une,
le loisir et les plaisirs pour l'autre. C'est au
goût dédaigneux, c'est à l'ennui d'un peuple d'oisifs,
que l'art a dû ses progrès et ses finesses. On sent
en effet que tout est bon pour l'homme de cabinet
et de travail qui ne cherche, le soir, qu'un délassement
dans les spectacles et les chefs-d'oeuvre des arts ;
mais, pour les âmes excédées de plaisirs et lasses
de repos, il faut sans cesse des attitudes nouvelles
et des sensations toujours plus exquises.
Peut-être est-ce
ici le lieu d'examiner ce reproche de pauvreté et
d'extrême délicatesse si souvent fait à la langue
française. Sans doute, il est difficile d'y tout
exprimer avec noblesse ; mais voilà précisément
ce qui constitue en quelque sorte son caractère.
Les styles sont classés dans notre langue, comme
les sujets dans notre monarchie. Deux expressions
qui conviennent à la même chose, et c'est à travers
cette hiérarchie des styles que le bon goût sait
marcher. On peut ranger nos grands écrivains en
deux classes. Les premiers, tels que Racine et Boileau,
doivent tout à un grand goût et à un travail obstiné ;
ils parlent un langage parfait dans ses formes,
sans mélange, toujours idéal, toujours étranger
au peuple qui les environne : ils deviennent
les écrivains de tous les temps et perdent bien
peu dans la postérité. Les seconds, nés avec plus
d'originalité, tels que Molière ou La Fontaine,
revêtent leurs idées de toutes les formes populaires,
mais avec tant de sel, de goût et de vivacité, qu'ils
sont à la fois les modèles et les répertoires de
leur langue. Cependant leurs couleurs, plus locales,
s'effacent à la longue ; le charme du style
mêlé s'affadit ou se perd, et ces auteurs ne sont
pour la postérité, qui ne peut les traduire, que
les écrivains de leur nation. Il serait donc aussi
injuste de juger de l'abondance de notre langue
par le Télémaque ou Cinna seulement
que de la population de la France par le petit nombre
appelé la bonne compagnie.
J'aurais pu examiner
jusqu'à quel point et par combien de nuances les
langues passent et se dégradent en suivant le déclin
des empires ; mais il suffit de dire qu'après
s'être élevées d'époque en époque jusqu'à la perfection,
c'est en vain qu'elles en descendent : elles
y sont fixées par les bons livres, et c'est en devenant
langues mortes qu'elles se font réellement immortelles.
Le mauvais latin du Bas-Empire n'a-t-il pas donné
un nouveau lustre à la belle latinité du siècle
d'Auguste ? Les grands écrivains ont tout fait.
Si notre France cessait d'en produire, la langue
de Racine et de Voltaire deviendrait une langue
morte ; et, si les Esquimaux nous offraient
tout à coup douze écrivains du premier ordre, il
faudrait bien que les regards de l'Europe se tournassent
vers cette littérature des Esquimaux.
Terminons, il est
temps, l'histoire déjà trop longue de la langue
française. Le choix de l'Europe est expliqué et
justifié. Voyons d'un coup d'oeil comment, sous
le règne de Louis XV, il a été confirmé, et comment
il se confirme encore de jour en jour.
Louis XIV, se survivant
à lui-même, voyait commencer un autre siècle, et
la France ne s'était reposée qu'un moment. La philosophie
de Newton attira d'abord nos regards, et Fontenelle
nous la fit aimer en la combattant. Astre doux et
paisible, il régna pendant le crépuscule qui sépara
les deux règnes. Son style clair et familier s'exerçait
sur des objets profonds et nous déguisait notre
ignorance. Montesquieu vint ensuite montrer aux
hommes les droits des uns et les usurpations des
autres, le bonheur possible et le malheur réel.
Pour écrire l'histoire grande et calme de la nature,
Buffon emprunta ses couleurs et sa majesté ;
pour en fixer les époques, il se transporta dans
des temps qui n'ont point existé pour l'homme, et
là son imagination rassembla plus de siècles que
l'histoire n'en a depuis gravé dans ses annales :
de sorte que ce qu'on appelait le commencement du
monde, et qui touchait pour nous aux ténèbres d'une
éternité antérieure, se trouve placé par lui entre
deux suites d'événements comme entre deux foyers
de lumière, Désormais l'histoire du globe précédera
celle de ses habitants.
Partout on voyait
la philosophie mêler ses fruits aux fleurs de la
littérature, et l'Encyclopédie était annoncée.
C'est l'Angleterre qui avait tracé ce vaste bassin
où doivent se rendre nos diverses connaissances ;
mais il fut creusé par des mains françaises. L'éclat
de cette entreprise rejaillit sur la nation et couvrit
le malheur de nos armes. En même temps, un roi du
Nord faisait à notre langue l'honneur que Marc-Aurèle
et Julien firent à celle des Grecs : il associait
son immortalité à la nôtre. Frédéric voulut être
loué des Français comme Alexandre des Athéniens.
Au sein de tant de gloire parut le philosophe de
Genève. Ce que la morale avait jusqu'ici enseigné
aux hommes, il le commanda, et son impérieuse éloquence
fut écoutée. Raynal donnait enfin aux deux mondes
[33] le livre où sont pesés les crimes de l'un et les
malheurs de l'autre. C'est là que les puissances
de l'Europe sont appelées tour à tour au tribunal
de l'humanité, pour y frémir des barbaries exercées
en Amérique : au tribunal de la philosophie,
pour y rougir des préjugés qu'elles laissent encore
aux nations ; au tribunal de la politique,
pour y entendre leurs véritables intérêts, fondés
sur le bonheur des peuples.
Mais Voltaire régnait
depuis un siècle, et ne donnait de relâche ni à
ses admirateurs ni à ses ennemis. L'infatigable
mobilité de son âme de feu l'avait appelé à l'histoire
fugitive des hommes ; il attacha son nom à
toutes les découvertes, à tous les événements, à
toutes les révolutions de son temps, et la renommée
s'accoutuma à ne plus parler sans lui. Ayant caché
le despotisme de l'esprit sous des grâces toujours
nouvelles, il devint une puissance en Europe, et
fut pour elle le Français par excellence, lorsqu'il
était pour les Français l'homme de tous les lieux
et de tous les siècles. Il joignit enfin à l'universalité
de sa langue son universalité personnelle ;
et c'est un problème de plus pour la postérité.
Ces grands hommes
nous échappent, il est vrai ; mais nous vivons
encore de leur gloire, et nous la soutiendrons,
puisqu'il nous est donné de faire dans le monde
physique [34] les pas de géant qu'ils ont faits dans le monde
moral. L'airain vient de parler [35] entre les mains d'un Français, et l'immortalité
que les livres donnent à notre langue, des automates
vont la donner à sa prononciation. C'est en France
[36] et à la face des nations que deux hommes se sont
trouvés entre le ciel et la terre, comme s'ils eussent
rompu le contrat éternel que tous les corps ont
fait avec elle ; ils ont voyagé dans les airs,
suivis des cris de l'admiration et des alarmes de
la reconnaissance. La commotion qu'un tel spectacle
a laissée dans les esprits durera longtemps, et
si, par ses découvertes, la physique poursuit ainsi
l'imagination dans ses derniers retranchements,
il faudra bien qu'elle abandonne ce merveilleux,
ce monde idéal d'où elle se plaisait à charmer et
à tromper les hommes : il ne restera plus à
la poésie que le langage de la raison et des passions.
Cependant l'Angleterre,
témoin de nos succès, ne les partage point. Sa dernière
guerre avec nous la laisse dans la double éclipse
de la littérature et de sa prépondérance, et cette
guerre a donné à l'Europe un grand spectacle. On
y a vu un peuple libre conduit par l'Angleterre
à l'esclavage, et ramené par un jeune monarque à
la liberté. L'histoire de l'Amérique se réduit désormais
à trois époques : égorgée par l'Espagne, opprimée
par l'Angleterre et sauvée par la France.
NOTES
Note
[1]
Lorsqu'un prédicateur, pour être entendu des
peuples, avait prêché en langue vulgaire, il se
hâtait de transcrire son sermon en latin. Ce sont
ces espèces de traductions, faites par les auteurs
mêmes, qui nous sont restées. Un tel usage prolongeait
bien l'enfance des langues modernes.
Il faut observer
ici que non seulement les Gaulois quittèrent l'ancien
celte pour la langue romaine, mais qu'ils voulaient
aussi s'appeler Romains, et se plaisaient à nommer
leur pays Gaule romaine ou Remanie. Les Francs,
leurs vainqueurs, eurent le même faible, tant le
nom Romain imposait encore à ces barbares !
Nos premiers rois se qualifiaient de patrices romains,
comme chacun sait. La langue nationale, qu'on appela
romain ou roman rustique, se combina donc
du patois celte des anciens Gaulois, du tudesque
des Francs et du latin ; elle fit ensuite quelques
alliances avec le grec, l'arabe et le lombard. Sous
François Ier la langue était encore appelée
romance ou romane. Longtemps auparavant,
Guillaume de Nangis prétend que c'est pour la
commodité des bonnes gens qu'il a translaté son
histoire de latin en roman. Ce nom est resté
à tous les ouvrages faits sur le modèle des vieilles
histoires d'amour et de chevalerie. On l'écrivait
romans, de romanus, comme nous écrivons
temps de tempus.
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Note
[2]
On y voit le perpétuel changement de l'eu
en ou ou fleurs et flours ;
pleurs et plours, senteur,
sentou, douleur, doulou, la
femmeu, la femmou, etc. Ainsi l'e
muet, comme on voit, se change en ou à la
fin des mots, et fuit à l'oreille comme l'eu
des Français ; mais il est plus plein. L'accord
et la différence de l'eu et de l'ou
se font principalement sentir dans oeuvre
et ouvrage, manoeuvre et manouvrier,
coeur et courage, et l'oe paraît
être la lettre de capitulation, le point mixte et
commun entre l'ou et l'eu. Quelquefois
le passage de l'eu à l'ou se rencontre
dans les mots d'une même famille, sans recourir
aux patois ni à l'oe : douleur
fait douloureux ; labeur s'affilie
à labour, labourer, laboureur, etc. On sait
que dans ces patois les ch deviennent des
k : château est castel ;
chétif, caltivo ; chapeau,
capel ; Charle, Carle,
etc. Ces jargons sont jolis et riches, mais n'étant
point ennoblis par de grands écrivains, ils ont
le malheur de dégrader ce qu'ils touchent.
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Note
[3]
C'est Brunetto Latini, précepteur du Dante.
Il composa un ouvrage intitulé Tesoretto,
ou le Petit Trésor, en langue française,
au commencement du XIIIe siècle. Pour
s'excuser de la préférence qu'il donne à cette langue
sur la sienne, voici comment il s'exprime :
« Et s'aucuns demande porquoy chis livres est escris
en romans, selon le patois de France, puisque nous
sommes Italiens, je diroé que c'est pour deux raisons :
l'une, porce que nous sommes en France ; l'autre,
si est porce que François est plus délitaubles langages
et plus communs que moult d'autres. » Brunet
Latin était exilé en France ; les poésies de
Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, les
romans de chevalerie et la cour de la reine Blanche,
donnaient du lustre au français ; tandis que
l'Italie, morcelée en petits États et déchirée par
d'horribles factions, avait quinze ou vingt patois
barbares et pas un livre agréable. Le Dante et Pétrarque
n'avaient point encore écrit.
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Note
[4]
Louis XII et François Ier ordonnèrent
qu'on ne traiterait plus les affaires qu'en français.
Les facultés ont persisté dans leur latinité barbare.
Hodieque manent vestigia ruris.
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Note
[5]
Nous suivons en ceci l'opinion qui s'est établie
sur la langue allemande. A dire vrai, sa prononciation
est devenue presque aussi labiale que la nôtre ;
mais, comme les consonnes y dominent et qu'on la
prononce avec force, on a conclu que les Allemands
parlaient toujours du gosier. Il en est de l'allemand
comme de l'anglais, et même du français : leur
prononciation s'adoucissant de jour en jour, et
leur orthographe étant inflexible, il en résulte
des langues agréables à l'oreille, mais dures à
l'oeil.
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Note
[6]
Ce sont les poèmes sur Adam, sur Abel, sur Tobie,
sur Joseph, enfin sur la passion de Jésus-Christ.
Ce dernier poème, intitulé La Messiade, jouit
d'une grande réputation dans l'empire ; La
Mort d'Abel est plus connue en France. M. Klopstock
a écrit La Messiade en vers hexamètres, et
M. Gessner n'a employé pour sa Mort d'Abel
qu'une prose poétique. J'ignore si la langue allemande
a une prosodie assez marquée pour supporter la versification
grecque et latine ; elle a d'ailleurs des vers
rimés, comme tous les peuples du monde.
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Note
[7]
J'entends par les tragiques français, car Lope
de Vega peut être souvent comparé à Shakespeare
pour la force, l'abondance, le désordre et le mélange
de tous les tons.
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Note
[8]
C'est ainsi que les Italiens appellent encore
leur langue. Au temps du Dante, chaque petite ville
avait son patois en Italie, et, comme il n'y avait
pas une seule cour un peu respectable ni un seul
livre important, ce poète, ébloui de l'éclat de
la cour de France et de la réputation qu'obtenaient
déjà en Europe les romans et les poèmes des troubadours
et des trouveurs, eut envie d'écrire tous ses ouvrages
en latin, et il en écrivit en effet quelques-uns
dans cette langue. Son poème de L'Enfer était
déjà ébauché et commençait par ce vers :
Infera regna canam, mediumque,
imumque tribunal.
Mais, encouragé par ses amis, il eut honte d'abandonner
sa langue ; il se mit à chercher dans chaque
patois ce qu'il y sentait de bon et de grammatical,
et c'est de tant de choix qu'il se fit un langage
régulier, un langage de cour, selon sa propre
expression ; langage dont les germes étaient
partout, mais qui ne fleurit qu'entre ses mains.
Voyez son traité De Vulgari Eloquentia, et
la nouvelle traduction de son poème de L'Enfer,
imprimée à Paris.
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Note
[9]
Le Tasse était en France à la suite du cardinal
d'Este, précisément au temps de la Saint-Barthélemy.
Il est bon d'observer que l'Arioste et lui étaient
antérieurs de quelques années à Cervantes et à Lope
de Véga.
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Note
[10]
Le Dante avoue que de son temps on parlait quatorze
dialectes indistinctement en Italie, sans compter
ceux qui étaient moins connus. Aujourd'hui la bonne
compagnie à Venise parle fort bien le vénitien,
et ainsi des autres États. Leurs pièces de théâtre
ont été infectées de ce mélange de tous les jargons.
Métastase, qui s'est tant enrichi avec les tragiques
français, vient enfin de porter sur les théâtres
d'Italie une élégance et une pureté continues dont
il ne sera plus permis de s'écarter.
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Note
[11]
Je n'ai pas prétendu dire par là que ces patois
changent avec le temps, puisqu'il est prouvé, par
des monuments incontestables, que certains patois
n'ont pas varié depuis huit ou neuf siècles :
je veux dire seulement qu'on trouve des patois différents
de province à province, de ville à ville, et souvent
de village à village ; mais chacun à part est
très fixe ; de sorte que c'est plutôt leur
variété que leurs variations que j'ai en vue, et
que, si le patois méridional n'a pas l'uniformité,
il a la fixité, au contraire de la langue française
qui n'est parvenue à l'unité qu'en variant de siècle
en siècle.
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Note
[12]
L'Arioste se plaint des Espagnols à cet égard,
et les accuse d'avoir donné ces formes serviles
à la langue toscane au temps de leurs conquêtes
et de leur séjour en Italie.
Dapoi che l'adulazione
spagnula
A posto la signoria in burdello.
Observons que l'italien a plus de formes sacramentelles
qu'aucune autre langue.
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Note
[13]
Il ne faut pas conclure de là que l'homme ait
d'abord trouvé les termes abstraits ; il s'est
contenté d'applaudir ou d'improuver par des signes
simples, et de dire, par exemple, oui et
non, au lieu des mots vérité et erreur.
C'est quand les hommes ont eu assez d'esprit pour
inventer les nombres complexes qui en contiennent
d'autres ; lorsqu'étant fatigués de n'avoir
que des unités dans leur numéraire et dans leurs
mesures, ils ont imaginé des pièces qui en représentaient
plusieurs autres, comme des écus pour représenter
soixante sous, des toises pour représenter six pieds
ou soixante-douze pouces, etc. ; c'est alors,
dis-je, qu'ils ont eu les termes abstraits, imaginés
d'après les mêmes besoins et le même artifice. Blancheur
a rassemblé sous elle tous les corps blancs, puisqu'elle
convient à tous ; Collège a représenté
tous ceux qui le composent ; la vie
a été la suite de nos instants ; le coeur
la suite de nos désirs ; l'esprit, la
suite de nos idées, etc.
C'est cette difficulté
qui a tant exercé les métaphysiciens, et sur laquelle
J.-J. Rousseau se récrie si mal à propos dans son
Discours de l'inégalité parmi les hommes,
comme sur le plus grand mystère qu'offre le langage.
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Note
[14]
Que, dans la retraite et le silence le plus
absolu, un homme entre en méditation sur les objets
les plus dégagés de la matière, il entendra toujours
au fond de sa poitrine une voix secrète qui nommera
les objets à mesure qu'ils passeront en revue. Si
cet homme est sourd de naissance, la langue n'étant
pour lui qu'une simple peinture, il verra passer
tour à tour les hiéroglyphes ou les images des choses
sur lesquelles il méditera.
Telle est l'étroite
dépendance où la parole met la pensée, qu'il n'est
pas de courtisan un peu habile qui n'ait éprouvé
qu'à force de dire du bien d'un sot ou d'un fripon
en place, on finit part en penser.
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Note
[15]
Ce sont ces racines des mots que les étymologistes
cherchent obstinément par un travail ingénieux et
vain. Les uns veulent tout ramener à une langue
primitive et parfaite ; les autres déduisent
toutes les langues des mêmes radicaux. Il les regardent
comme une monnaie que chaque peuple a chargée de
son empreinte. En effet, s'il existait une monnaie
dont tous les peuples se fussent toujours servis,
et qu'elle fût indestructible, c'est elle qu'il
faudrait consulter pour la fixation des temps où
elle fut frappée. Et, si cette monnaie était telle
que, sans trop de confusion, on eût pu lui donner
des marques certaines qui désignassent les empires
où elle aurait passé, l'époque de leur politesse
ou de leur barbarie, de leur force ou de leur faiblesse,
c'est elle encore qui fournirait les plus sûrs matériaux
de l'histoire. Enfin, si cette monnaie s'altérait
de certaines manières, entre les mains de certains
particuliers, que leurs affections lui donnassent
de telles couleurs et de telles formes qu'on distinguât
les pièces qui ont servi à soulager l'humanité ou
à l'opprimer, à l'encouragement des arts ou à la
corruption de la justice, etc., une telle monnaie
dévoilerait incontestablement le génie, le goût
et les moeurs de chaque peuple. Or les racines des
mots sont cette monnaie primitive, antiques médailles
répandues chez tous les peuples. Les langues plus
ou moins perfectionnées ne sont autre chose que
cette monnaie ayant déjà eu cours, et les livres
sont les dépôts qui constatent ses différentes altérations.
Voilà la supposition
la plus favorable qu'on puisse faire, et c'est elle
sans doute qui a séduit l'Auteur du Monde primitif
ouvrage plus rempli d'imagination que de recherches,
et de recherches que de preuves, qui, n'ayant pas
de proportion avec la brièveté de la vie, sollicite
un abrégé dés la première page.
Il me semble que
ce n'est point de l'étymologie des mots qu'il faut
s'occuper, mais plutôt de leurs analogies et de
leurs filiations qui peuvent conduire à celles des
idées. Les langues les plus simples et les plus
près de leur origine sont déjà très altérées. Il
n'y a jamais eu sur la terre ni sang pur ni langue
sans alliage. Quand il nous manque un mot,
disaient les Latins, nous l'empruntons des Grecs :
tous les peuples en ont pu dire autant. La plupart
des mots ont quelquefois une généalogie si bizarre
qu'il faut la deviner, et la plus vraisemblable
est souvent la moins vraie. Un usage, une plaisanterie,
un événement dont il ne reste plus de trace, ont
établi des expressions nouvelles ou détourné le
sens des anciennes. Comment donc se flatter d'avoir
trouvé la vraie racine d'un mot ? Si vous me
la montrez dans le grec, un autre la verra dans
le syriaque, tel autre dans l'arabe. Souvent un
radical vous a guidé heureusement d'une première
à une seconde, ensuite à une troisième langue, et
tout à coup il disparaît comme un flambeau qui s'éteint
au milieu de la nuit. Il n'y a donc que quelques
onomatopées, quelque sons bien imitatifs, qu'on
retrouve chez toutes les nations : leur recueil
ne peut être qu'un objet de curiosité. Il est d'ailleurs
si rare que l'étymologie d'un mot coïncide avec
sa véritable acception qu'on ne peut justifier ces
sortes de recherches par le prétexte de mieux fixer
par là le sens des mots. Les écrivains qui savent
le plus de langues sont ceux qui commettent le plus
d'impropriétés. Trop occupés de l'ancienne énergie
d'un terme, ils oublient sa valeur actuelle et négligent
les nuances qui font la grâce et la force du discours.
Voici enfin une dernière réflexion : si les
mots avaient une origine certaine et fondée en raison,
et si on démontrait qu'il a existé un peuple créateur
de la première langue, les noms radicaux et primitifs
auraient un rapport nécessaire avec l'objet nommé.
La définition que nous sommes forcés de faire de
chaque chose ne serait qu'une extension de ce nom
primitif, lequel ne serait lui-même qu'une définition
très abrégée et très parfaite de l'objet, et c'est
ce que certains théologiens ont affirmé de la langue
que parla le premier homme. On aurait donc unanimement
donné le même nom au même arbre, au même animal,
sur toute la terre et dans tous les temps ;
mais cela n'est point. Qu'on en juge par l'embarras
où nous sommes lorsqu'il s'agit de nommer quelque
objet inconnu ou de faire passer un terme nouveau.
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Note
[16]
Il y a deux cents ans qu'en Angleterre, et en
plein Parlement, un homme d'État observa que la
France n'avait jamais été pauvre trois ans de suite.
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Note
[17]
Il est certain que c'est sous les zones tempérées
que l'homme a toujours atteint son plus haut degré
de perfection.
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Note
[18]
Celui de saint Louis, des romanciers d'après,
d'Alain Chartier, de Froissard ; celui de Marot,
de Ronsard, d'Amiot ; et enfin la langue de
Malherbe, qui est la nôtre. On trouve la même bigarrure
chez tous les peuples. Le latin des Douze Tables,
celui d'Ennius, celui de César et, vers la fin,
la latinité du Moyen Age.
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Note
[19]
Le Roman de la Rose, traduit plusieurs
fois, l'a été en prose par un petit chanoine du
XIVe siècle. Ce traducteur jugea à propos
de faire sa préface en quatre vers que voici :
Cy est le Roman de la
Rose,
Qui a été clair et net
Translaté de vers en prose
Par votre humble Moulinet.
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Note
[20]
L'orthographe est une manière invariable d'écrire
les mots, afin de les reconnaître. C'est dans la
latinité du Moyen-Age qu'on voit notre orthographe
et notre langue se former en partie. On mutilait
le mot latin avant de le rendre français, ou on
donnait au mot celte la terminaison latine :
existimare devint estimare ;
on eut pensare pour putare ;
granditer pour valde ; menare
pour conducere ; flasco pour
lagena ; arpennis pour juger ;
beccus pour rostrum, etc. On croit
entendre Le Malade imaginaire. De là viennent,
dans les familles de mots, ces irrégularités qui
défigurent notre langue : nous sommes infidèles
et fidèles tour à tour à l'étymologie. Nous disons
penser, pensée, penseur, et tout à coup putatif
supputer, imputer, etc. Des mots étroitement
unis par l'analogie sont séparés par l'étymologie
et réclament des pères différents, comme main
et tact, oeil et vue, nez
et odorat, etc.
Mais, pour revenir
à notre orthographe, on lui connaît trois inconvénients :
d'employer d'abord trop de lettres pour écrire un
mot, ce qui embarrasse sa marche ; ensuite
d'en employer qu'on pourrait remplacer par d'autres,
ce qui lui donne du vague ; enfin d'avoir des
caractères dont elle n'a pas le prononcé et des
prononcés dont elle n'a pas les caractères. C'est
par respect, dit-on, pour l'étymologie qu'on écrit
philosophie et non filosofie. Mais,
ou le lecteur sait le grec, ou il ne le sait pas :
s'il l'ignore, cette orthographe lui semble bizarre
et rien de plus ; s'il connaît cette langue,
il n'a pas besoin qu'on lui rappelle ce qu'il sait.
Les Italiens, qui ont renoncé dès longtemps à notre
méthode et qui écrivent Comme ils prononcent, n'en
savent pas moins le grec, et nous ne l'ignorons
pas moins malgré notre fidèle routine. Mais on a
tant dit que les langues sont pour l'oreille !
Un abus est bien fort quand on a si longtemps raison
contre lui. Sans compter que nous ne sommes pas
constamment fidèles aux étymologies, car nous écrivons
fantôme, fantaisie, etc., et philtre
ou filtre, etc.
J'observerai cependant
que les livres se sont fort multipliés et que les
langues sont autant pour les yeux que pour l'oreille :
la réforme est presque impossible. Nous sommes accoutumés
à telle orthographe, elle a servi à fixer les mots
dans notre mémoire ; sa bizarrerie fait souvent
toute la physionomie d'une expression et prévient
dans la langue écrite les fréquentes équivoques
de la langue parlée. Aussi, dès qu'on prononce un
mot nouveau pour nous, naturellement nous demandons
son orthographe, afin de l'associer aussitôt à sa
prononciation. On ne croit pas savoir le nom d'un
homme si on ne l'a vu par écrit. Je devrais dire
encore que les peuples du Nord et nous avons altéré
jusqu'à l'alphabet des Grecs et des Romains ;
que nous avons prononcé l'e en a,
comme dans prudent ; l'i en e,
comme dans invincible, etc. ; que les
Anglais sont là-dessus plus irréguliers que nous.
Mais qui est-ce qui ignore ces choses ? Il
faut observer seulement qu'outre l'universalité
des langues, il y en a une de caractères. Du temps
de Pline, tous les peuples connus se servaient des
caractères grecs ; aujourd'hui l'alphabet romain
s'applique à toutes les langues d'Europe.
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Note
[21]
Voici des vers de Thibaut, comte de Champagne :
Ni empereur ni roi n'ont
nul pouvoir
Au prix d'amour ; de
ce mose vanter :
Ils peuvent bien donner
de leur avoir,
Terres et fiefs, et fourbes
pardonner,
Mais amour peut homme de
mort garder,
Et donner joye qui dure.
Et ceux-ci, qui
sont de l'an 1226 :
Chacun pleure sa terre
et son pays,
Quand il se part de ses
joyeux amis ;
Mais il n'est nul congé,
quoiqu'on en die,
Si douloureux que d'ami
et d'amie.
On croit entendre
Voiture ou Chapelle. Comparez maintenant ces vers
de Ronsard, qui peint la fabrique d'un vaisseau :
Fait d'un art maistrier,
Au ventre creux et d'artifice
prompt,
D'un bec de fer leur aiguise
le front.
Ou ceux-ci, dans
lesquels le grec lui échappe tout pur :
Ah ! que je suis
marri que la muse françoise
Ne peut dire ces mots ainsi
que la grégeoise :
Ocymore, dispotme, oligochronien !
Certes, je le dirois du
sang valésien.
Et ceux d'un de
ses contemporains sur l'alouette :
Guindée par zéphire,
Sublime en l'air vire et
revire,
Et y déclique un joli cri,
Qui rit, guérit et tire
l'ire
Des esprits, mieux que je
n'écris.
Ces poètes, séduits
par le plaisir que donne la difficulté vaincue,
voulurent l'augmenter encore afin d'accroître leur
plaisir ; et de là vinrent les vers monorimes
et monosyllabiques ; les échos, les rondeaux
et les sonnets, que Boileau a eu le malheur de tant
louer. Tout leur art poétique roula sur cette multitude
de petits poèmes qui n'avaient de recommandable
que les bizarres difficultés dont ils étaient hérissés,
et qui sont presque tous inintelligibles.
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Note
[22]
Les Italiens, les Français, les Espagnols ayant
adopté les verbes auxiliaires de l'ancien celte,
les heureux composés du grec et du latin leur semblèrent
des hiéroglyphes trop hardis ; ils aimèrent
mieux ramper à l'aide du verbe auxiliaire et du
participe passé, et dire j'aurais aimé qu'amavissem.
Cette timidité des peuples modernes explique aussi
la nécessité des articles et des pronoms. On sait
que la distinction des cas, des genres et des nombres,
chez les Grecs et les Latins, se trouve dans la
variété de leurs finales. Mais, pour l'Europe moderne,
cette différence réside dans les signes qui précèdent
les verbes et les noms, et les finales sont toujours
uniformes dans les noms et dans la plupart des temps
du verbe. En y réfléchissant, on voit que les lettres
et les mots sont des puissances connues avec lesquelles
on arrive sans cesse à l'inconnu, qui est la phrase
ou la pensée ; et, d'après cette idée algébrique,
on peut dire que les articles et les pronoms sont
des exposants placés devant les mots pour annoncer
leurs puissances. L'article le, par exemple,
dit d'avance, qu'on va parler d'un objet qui sera
du genre masculin et du nombre singulier. Ainsi
l'article devant le nom est une espèce de pronom,
et le pronom devant le verbe est encore une sorte
d'article.
On a quelque peine
à souffrir le début de tous nos grammairiens. Il
y a, disent-ils, huit parties d'oraison :
le verbe, l'interjection, le participe, le substantif
l'adjectif, etc. On voit seulement qu'ils ont
voulu compter et classer tous les mots qui entrent
dans une phrase et sans lesquels il n'y aurait pas
de discours. Mais, sans se perdre dans ces distinctions
de l'école, ne serait-il pas plus simple de dire
que tous les mots sont des noms, puisqu'ils servent
toujours à nommer quelque chose ?
L'homme donna des
noms aux objets qui le frappaient ; il nomma
aussi les qualités dont ces objets étaient doués :
voilà deux espèces de noms, le substantif
et l'adjectif si on veut les appeler ainsi.
Mais, pour créer le verbe, il fallut revenir
sur l'impression que l'objet ou ses qualités avaient
faite en nous ; il fallut réfléchir et comparer ;
et sur le premier jugement que l'homme porta naquit
le verbe : c'est le mot par excellence. C'est
un lien universel et commun qui réunit dans nos
idées les choses qui existent séparément hors de
nous ; c'est une perpétuelle affirmation pour
le oui ou le non ; il rapproche
les diverses images que présente la nature et en
compose le tableau général ; sans lui point
de langue : il est toujours exprimé ou sous-entendu.
EST, verbe unique dans toutes les langues,
parce qu'il représente une opération unique de l'esprit ;
verbe simple et primitif, parce que tous les autres
ne sont que des déguisements de celui-là. Il se
modifie pour se plier aux différents besoins de
l'homme, suivant les temps, les personnes et les
circonstances. Je suis, c'est-à-dire, moi
est, être est une prolongation indéfinie
du mot est : j'aime, c'est-à-dire
je suis aimant, etc. C'est une clef générale
avec laquelle on trouve la solution de toutes les
difficultés que renferment les verbes.
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Note
[23]
Je ne parle point du chancelier Bacon et de
tous les personnages illustres qui ont écrit en
latin : ils ont travaillé à l'avancement des
sciences et non au progrès de leur propre langue.
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Note
[24]
Comme le théâtre donne un grand éclat à une
nation, les Anglais se sont ravisés sur leur Shakespeare,
et ont voulu non seulement l'opposer, mais le mettre
encore fort au-dessus de notre Corneille :
honteux d'avoir jusqu'ici ignoré leur propre richesse.
Cette opinion est d'abord tombée en France comme
une hérésie en plein concile, mais il s'y est trouvé
des esprits chagrins et anglomans qui ont pris la
chose avec enthousiasme. Ils regardent en pitié
ceux que Shakespeare ne rend pas complètement heureux
et demandent toujours qu'on les enferme avec ce
grand homme. Partie malsaine de notre littérature,
lasse de reposer sa vue sur les belles proportions !
Essayons de rendre à Shakespeare sa véritable place.
On convient d'abord
que ses tragédies ne sont que des romans dialogués,
écrits d'un style obscur et mêlé de tous les tons
; qu'elles ne seront jamais des monuments de la
langue anglaise que pour les Anglais mêmes :
car les étrangers voudront toujours que les monuments
d'une langue en soient aussi les modèles, et ils
les choisiront dans les meilleurs siècles. Les poèmes
de Plaute et d'Ennius étaient des monuments pour
les Romains et pour Virgile lui-même ; aujourd'hui
nous ne reconnaissons que l'Enéide. Shakespeare,
pouvant à peine se soutenir à la lecture, n'a pu
supporter la traduction et l'Europe n'en a jamais
joui : c'est un fruit qu'il faut goûter sur
le sol où il croît. Un étranger qui n'apprend l'anglais
que dans Pope et Addison n'entend pas Shakespeare,
à l'exception de quelques scènes admirables que
tout le monde sait par coeur. Il ne faut pas plus
imiter Shakespeare que le traduire : celui
qui aurait son génie demanderait aujourd'hui le
style et le grand sens d'Addison. Car, si le langage
de Shakespeare est presque toujours vicieux, le
fond de ses pièces l'est bien davantage : c'est
un délire perpétuel, mais c'est quelquefois le délire
du génie. Veut-on avoir une idée juste de Shakespeare ?
Qu'on prenne le Cinna de Corneille, qu'on
mêle parmi les grands personnages de cette tragédie
quelques cordonniers disant des quolibets, quelques
poissardes chantant des couplets, quelques paysans
parlant le patois de leur province et faisant des
contes de sorciers ; qu'on ôte l'unité de lieu,
de temps et d'action mais qu'on laisse subsister
les scènes sublimes, et on aura la plus belle tragédie
de Shakespeare. Il est grand comme la nature et
inégal comme elle, disent ses enthousiastes. Ce
vieux sophisme mérite à peine une réponse.
L'art n'est jamais
grand comme la nature, et, puisqu'il ne peut tout
embrasser comme elle, il est contraint de faire
un choix. Tous les hommes aussi sont dans la nature,
et pourtant on choisit parmi eux, et dans leur vie
on fait encore choix des actions. Quoi ! parce
que Caton, prêt à se donner la mort, châtie l'esclave
qui lui refuse un poignard, vous me représentez
ce grand personnage donnant des coups de poing ?
Vous me montrez Marc-Antoine ivre et goguenardant
avec des gens de la lie du peuple ? Est-ce
par là qu'ils ont mérité les regards de la postérité ?
Vous voulez donc que l'action théâtrale ne soit
qu'une doublure insipide de la vie ? Ne sait-on
pas que les hommes, en s'enfonçant dans l'obscurité
des temps, perdent une foule de détails qui les
déparent, et qu'ils acquièrent, par les lois de
la perspective, une grandeur et une beauté d'illusion
qu'ils n'auraient pas s'ils étaient trop près de
nous ? La vérité est que Shakespeare, s'étant
quelquefois transporté dans cette région du beau
idéal, n'a jamais pu s'y maintenir. Mais, dira-t-on,
d'où vient l'enthousiasme de l'Angleterre pour lui ?
De ses beautés et de ses défauts. Le génie de Shakespeare
est comme la majesté du peuple anglais : on
l'aime inégal et sans frein ; il en paraît
plus libre. Son style, bas et populaire, en participe
mieux de la souveraineté nationale. Ses beautés
désordonnées causent des émotions plus vives, et
le peuple s'intéresse à une tragédie de Shakespeare
comme à un événement qui se passerait dans les rues.
Les plaisirs purs que donnent la décence, la raison,
l'ordre et la perfection, ne sont faits que pour
les âmes délicates et exercées. On peut dire que
Shakespeare, s'il était moins monstrueux, ne charmerait
pas tant le peuple, et qu'il n'étonnerait pas tant
les connaisseurs s'il n'était pas quelquefois si
grand. Cet homme extraordinaire a deux sortes d'ennemis :
ses détracteurs et ses enthousiastes ; les
uns ont la vue trop courte pour le reconnaître quand
il est sublime, les autres l'ont trop fascinée pour
le voir jamais autre. Nec rude quid prosit video
ingenium (Horace).
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Note
[25]
On sait bien que le celte contient les radicaux
d'une foule de mots dans toutes les langues de l'Europe
à peu près, sans en excepter la grecque et la latine.
Mais on suit ici les idées reçues sur le latin et
l'allemand, et on les considère comme des langues
mères qui ont leurs racines à part.
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Note
[26]
Comme Young, avec la nuit et le silence.
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Note
[27]
Tout le monde a sous les yeux des exemples fréquents
de cette différence. Monsieur, prenez garde à
un serpent qui s'approche, vous crie un grammairien
français ; et le serpent est à vous avant qu'il
soit nommé. Un Latin vous eût crié : serpentem
fuge ; et vous auriez fui au premier mot
sans attendre la fin de la phrase. En suivant Racine
et La Fontaine de près, on s'aperçoit que, sans
jamais blesser le génie de la langue, ils ont presque
toujours nommé le premier l'objet qui frappe le
premier, comme les peintres placent sur la première
terrasse le principal personnage du tableau.
La nation la plus
vive et la plus légère de l'Europe a eu longtemps
les danses les plus graves, comme le menuet et la
sarabande ; la musique la plus lourde et la
construction directe, qui est la moins vive.
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Note
[28]
Virgile dit, par exemple : Capulo tenus
abdidit ensem, il cacha son épée dans le sein
de Priam ; et nous disons : il l'enfonça ;
or il y a un degré entre enfoncer et cacher,
et nous nous arrêtons au premier. Ingrato cineri
pour cendre insensible : or elle est
ingrate si elle est insensible aux pleurs qu'on
verse sur elle ; mais nous nous arrêtons à
l'épithète d'insensible.
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Note
[29]
L'harmonie initiative dans le langage achève
et perfectionne la description d'un objet, parce
qu'elle rend à l'oreille l'impression que l'objet
fait sur les sens. Elle se trouve dans le nom même
de la chose ou dans le verbe qui exprime l'action.
Quand le nom et le verbe n'ont pas d'harmonie qui
imite, on ne parvient à la créer que par le choix
des épithètes et la coupe des phrases. Le nom qu'on
appelle substantif doit avoir son harmonie,
quand l'objet qu'il exprime a toujours une même
manière d'être : ainsi tonnerre, grêle,
tourbillon, sont des mots chargés d'r,
parce qu'ils ne peuvent exister sans produire une
sensation bruyante. L'eau, par exemple, est
indifférente à tel ou tel état : aussi, sans
aucune sorte d'harmonie par elle-même, elle en acquiert
au besoin part le concours des épithètes et des
verbes : l'eau turbulente frémit, l'eau
paisible coule. Il y a dans notre langue beaucoup
de mots sans harmonie, ce qui la rend peu traitable
pour la poésie, qui voudrait réunir tous les genres
de peinture. Il y a des mots d'une harmonie fausse,
comme lentement, qui devrait se traîner,
et qui est bref : aussi les poètes préfèrent
à par lents. Les Latins ont festina,
qui devrait courir, et qui se traîne sur trois longues.
On a fait dans notre langue, plus que dans aucune
autre, des sacrifices à l'harmonie : on dit
mon âme pour ma âme ; de cruelles
gens, de bonnes gens ou des gens bons ;
mais on dit des gens cruels. Par exemple,
la beauté harmonique du participe béant, béante,
l'a conservé, quoique le verbe béer soit
vieilli. Le verbe ouïr, qui s'affiliait si
bien au sens de l'ouïe, aux mots d'oreille,
d'auditeur, d'audience, ne nous a laissé que
son participe ouï et les temps qui en sont
composés : pour tout le reste nous employons
le verbe entendre, qui vient d'entendement,
etc. ; oui, tout seul, sert d'affirmation,
et signifie c'est entendu. Enfin, dans les
constructions singulières et les ellipses qu'on
s'est permises, on a toujours eu pour but d'adoucir
le langage ou de le rendre précis ; il n'y
a que la clarté qu'on ne puisse jamais sacrifier.
Les enfants, avant
de connaître la signification des mots, leur trouvent
à chacun une variété de physionomie qui les frappe
et qui aide bien la mémoire. Cependant, à mesure
que leur esprit plus formé sent mieux la valeur
des mots, cette distinction de physionomie s'efface ;
ils se familiarisent avec les sons et ne s'occupent
guère que du sens. Tel est le commun des hommes.
Mais l'homme né poète revient sur ces premières
sensations dès que le talent se développe ;
il fait une seconde digestion des mots ; il
en recherche les premières saveurs, et c'est des
effets sentis de leur diverse harmonie qu'il compose
son dictionnaire poétique.
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Note
[30]
Un des juges de Charles Ier se sauva
par une équivoque : Si alii consentiunt,
ego non dissentio. Il ponctua ainsi : Ego
non ; dissentio.
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Note
[31]
Il faut apprendre une langue étrangère pour
connaître sa littérature et non pour la parler ou
l'écrire. Celui qui sait bien sa propre langue est
en état d'écrire ou du moins de distinguer trois
ou quatre styles différents, ce qu'il ne peut se
permettre dans une autre langue. Il faut, au contraire,
se résoudre, quand on parle une langue étrangère,
à être sans finesse, sans grâce, sans goût et souvent
sans justesse.
On peut diviser
les Français en deux classes, par rapport à leur
langue : la première classe est de ceux qui
connaissent les sources d'où elle a tiré ses richesses ;
l'autre est de ceux qui ne savent que le français.
Les uns et les autres ne voient pas la langue du
même oeil, et n'ont pas, en fait de style, les mêmes
données.
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Note
[32]
La religion chrétienne, qui ne s'est pas, comme
celle des Grecs, intimement liée au gouvernement
et aux institutions publiques, n'a pu ennoblir,
comme elle, une foule d'expressions. Ce sera toujours
là une des grandes causes de notre disette. L'opéra
n'étant point une solennité, ses dieux ne sont pas
ceux du peuple ; et, si nous voulons un ciel
poétique, il faut l'emprunter. Nos ancêtres, avec
leurs mystères, commençaient bien comme les Grecs,
mais nos magistrats, qui n'étaient pas prêtres,
ne firent pas assez respecter cette poésie sacrée,
et elle fut étouffée en germe par le ridicule.
La religion, loin
de fournir au dictionnaire des beaux-arts, avait
même évoqué à elle certaines expressions, et nous
en avait à jamais privés. On n'aurait pas trop osé
dire, sous Louis XIV, la grâce du langage,
par respect pour la grâce théologique ; mais
on disait les grâces des langages, par allusion
aux trois Grâces. Aujourd'hui, par je ne sais quelle
révolution arrivée dans les esprits, notre littérature
a reconquis cette expression. Mais l'établissement
des moines a rendu le héros de l'Énéide un
peu embarrassant pour les traducteurs : comment
en effet traduire pater Eneas ? Il se
passera bien des siècles avant que ce mot ait repris
sa dignité.
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Note
[33]
En louant cette grande histoire, dont Raynal
n'a guère été que le rédacteur, je n'ai pas prétendu
défendre les déclamations trop fréquentes qui la
déparent et qui ont été rejetées par le goût, avant
de l'être par l'Église et les parlements :
je n'ai donc loué que le plan et les idées fondamentales
de l'Histoire des deux Indes ; les fautes
d'exécutions, les bigarrures de style et les erreurs
dans les faits sont aussi nombreuses qu'inexcusables.
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Note
[34]
Sans doute que les découvertes physiques ne
font rien à la langue d'un peuple et à sa littérature,
mais elles augmentent son éclat et sa gloire et
lui attirent les regards de l'Europe. Tous les arts
et tous les genres de réputation entrent dans l'objet
de ce discours : si un Français eût inventé
la poudre ou l'imprimerie, on en eût fait mention
ici.
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Note
[35]
Ce sont deux têtes d'airain qui parlent et qui
prononcent nettement des phrases entières. Elles
sont colossales, et leur voix est surhumaine. Ce
bel ouvrage, exécuté par l'abbé Mical, a résolu
un grand problème. Il s'agissait de savoir si la
parole pouvait quitter le siège vivant que lui assigna
la nature pour venir s'attacher à la matière morte ?
Il y a aussi loin
d'une roue et d'un levier à une tête qui parle que
d'un trait de plume au tableau de la Transfiguration :
car il faut convenir que, depuis, la poésie jusqu'à
la mécanique, le complément de tout art, c'est
l'homme. Vaucanson s'est arrêté aux animaux,
dont il a rendu les mouvements et contrefait les
digestions. Mais M. Mical, voulant tenter avec la
nature une lutte jusqu'à nos jours impossible, s'est
élevé jusqu'à l'homme, et a choisi dans lui l'organe
le plus brillant et le plus compliqué, l'organe
de la parole.
En suivant donc
la nature pas à pas, ce grand artiste s'est aperçu
que l'organe vocal était dans la glotte un instrument
à vent, qui avait son clavier dans la bouche ;
qu'en soufflant du dehors au dedans, comme dans
une flûte, on n'obtenait que des sons filés, mais
que, pour articuler des mots, il fallait souffler
du dedans au dehors. En effet, l'air, en sortant
de nos poumons, se change en son dans notre gosier,
et ce son est morcelé en syllabes par les lèvres
et par un muscle très mobile, qui est la langue,
aidée des dents et du palais. Un son continu
n'exprimerait qu'une seule affection de l'âme, et
se rendrait par une seule voyelle ; mais, coupé
à différents intervalles par la langue et les lèvres,
il se charge d'une consonne, à chaque coup, et,
se modifiant en une infinité d'articulations, il
rend la variété de nos idées.
Sur ce principe,
M. Mical applique deux claviers à ses têtes parlantes :
l'un en cylindre, par lequel on n'obtient qu'un
nombre déterminé de phrases, mais sur lequel les
intervalles des mots et leur prosodie sont marqués
correctement. L'autre clavier contient, dans l'étendue
d'un ravalement, toutes les syllabes de la langue
française réduites à un petit nombre par une méthode
ingénieuse et particulière à l'auteur. Avec un peu
d'habitude et d'habileté, on parlera avec les doigts
comme avec la langue, et on pourra donner au langage
des têtes la rapidité, les repos et toute l'expression
enfin que peut avoir la parole lorsqu'elle n'est
point animée par les passions. Les étrangers prendront
la Henriade ou le Télémaque, et les
feront réciter d'un bout à l'autre, en les plaçant
sur un clavecin vocal, comme on place des partitions
d'Opéra sur les clavecins ordinaires.
Quand les têtes
parlantes ne seraient qu'un objet de curiosité,
elles obtiendraient certainement la première place
en mécanique ; mais elles ont en outre une
utilité d'un genre si peu commun et si près de nous
en même temps qu'on en sera frappé comme moi.
L'histoire des langues
anciennes n'est pas complète, parce que nous n'avons
jamais que la langue écrite, et que la langue parlée
est toujours perdue pour nous : voilà pourquoi
nous les appelons langues mortes. En effet,
le grec et le latin ne nous offrent que des signes
morts auxquels on ne pourrait redonner la vie qu'en
y attachant la prononciation qui les animait autrefois ;
ce qui est impossible, puisqu'il faudrait deviner
les différentes valeurs que ces peuples donnaient
à leurs lettres et à leurs syllabes.
Si donc l'Antiquité
eût construit des têtes d'airain, et qu'on nous
les eût conservées, nous n'aurions pas cette incertitude
et nous serions encore charmés des périodes de Cicéron
et des beaux vers de Virgile que les peuples d'Europe
estropient chacun à sa manière.
Et nous, qui sommes
la postérité des peuples passés, ne serions-nous
pas charmés d'entendre le français tel qu'on le
parlait à la cour de Henri IV seulement ? Les
livres qu'ont laissés nos pères, et ceux que nous
faisons, nous avertissent, par comparaison, des
variations du style et du goût : ainsi les
têtes parlantes avertiraient nos enfants
des changements de la prononciation en leur fournissant
un objet de comparaison que nous n'avons pas.
Voilà donc un ouvrage
dont la France peut s'honorer, après lequel tous
les grands artistes ont soupiré, et que tous les
charlatans ont annoncé de siècle en siècle ;
mais tantôt c'était un homme caché dans le corps
de la statue qui parlait, tantôt de longs tuyaux
qui portaient une voix dont la statue n'était que
complice : toujours l'artifice et le mensonge
à la place du génie et de l'art ; la parole
n'était encore sortie que d'une bouche animée.
On peut dire que,
si les Allemands ont inventé l'imprimerie des caractères,
un Français a trouvé celle des articulations ;
et que la prononciation de la parole, si fugitive
pour l'oreille, peut se trouver à jamais fixée par
les têtes d'airain. Elles animeront nos bibliothèques ;
et c'est par les livres et par elles que sera confirmée,
contre tous les efforts du temps, l'irrévocable
alliance de l'oreille et des yeux dans le langage.
Observez que le
gouvernement de 1782 et 1783, en France, sur le
rapport du lieutenant de police Le Noir, ayant refusé
d'acheter les têtes de l'abbé Mica, ce malheureux
artiste, accablé de dettes, brisa son chef-oeuvre
dans un moment de désespoir. Je n'étais pas alors
à Paris ; à mon retour, je le trouvai dans
un état voisin de la léthargie. Il est mort très
pauvre en 1789.
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Note
[36]
Allusion à l'invention des globes aérostatiques
et au voyage de MM. Charles et Robert.
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