Armas del Emperador Napoleón I.
Honneur et Patrie
Texto en castellano.
LE CHEMIN VERS LA LIBERTÉ
Texte en Français.
English version.
L’influence de Napoléon 1er dans l’indépendance du Mexique
Par lE.S. ENRIQUE F. SADA SANDOVAL
Chevalier de l’Ordre Royal de Saint Michel de l’Aile

Essai lauréat du II Prix Mémorial Comte de Las Cases
Ville de Mexico, du 2 au 31 décembre 2007.
Instituto Napoleónico México-Francia.
INMF
Traduction de l’Institut Napoléonien Mexique-France ©
Vida de S.M.I. el Emperador y Rey Napoleón I el Grande.
Vie de S.M.I. l'Empereur et Roi NAPOLÉON I
E.S. Enrique F. Sada Sandoval
¡Apoye al INMF!  - Soutenez l'INMF!
 
Edition Année
TITRE DE L’ESSAI
NOM DE L’AUTEUR ORIGINE PHOTO POINTS % Evaluación más recurrente.
II 2007 Le chemin vers la Liberté: l'influence de Napoléon dans l'indépendance du Mexique E.S. Enrique Sada Sandoval  Torreón, Coahuila; Mexique- Premio Memorial Conde de las Cases, México. E.S. Lic. Enrique F. Sada Sandoval. 107 (/128) 83,5 Trabajo destacado, vale 3 puntos.
Prof. Sir Eduardo Garzón-Sobrado, Presidente-fundador del INMF.

PRÉSENTATION
Par le Pr. Sir Eduardo Garzón-Sobrado
De l’Académie Nationale d’Histoire et de Géographie (UNAM)
Président-fondateur de l’Institut Napoléonien Mexique-France
Fondateur du Prix Mémorial Comte de Las Cases

Ordre Impérial de Notre Dame de Guadeloupe.
« Les peuples qui ne reconnaissent pas leurs véritables bienfaiteurs ne sont pas dignes d'être libres, et ne le seront jamais ». Simon Bolivar.

C’est un grand honneur pour nous que de présenter l’écrit suivant, essai lauréat de notre II Prix Mémorial Comte de Las Cases, dans sa 2ème édition 2007.
Congratulé de manière unanime par le jury international, cette inestimable dissertation, Le chemin vers la Liberté, revêt bien sûr un intérêt particulier en ce qui touche à son contenu littéral et intrinsèque, mais possède aussi, sans aucun doute, une valeur très spéciale en étant signalé à un moment historique de grande importance pour le Mexique, lorsque commencent officiellement les préparatifs pour la commémoration du Bicentenaire du début de la lutte pour l’Indépendance de notre pays, qui sera célébrée en 2010.
Dans ce contexte inégalable, et face à l’avancée malheureusement inévitable de contre-mémoire officialisée qui s’approche de manière incontournable, il nous apparaît comme une nécessité particulière, d’un côté, de profiter la conjoncture de ces célébrations pour souligner fermement la puissante influence qu’ont exercés l’héritage napoléonien, et à travers lui l’ascendant bénéfique de la France généreuse, sur les hommes et les évènements qui à long terme ont consommé notre Indépendance en 1821, et qui ont donné naissance à notre pays en tant que nation libre et souveraine. D’un autre côté, et principalement, il nous est nécessaire de consolider et de revendiquer la glorieuse mémoire et l’immortel héritage de S.M.I. Augustin I, Empereur et libérateur de notre Patrie, objectif que notre texte –nous en sommes convaincus– contribue brillamment à atteindre.
En effet, à l’heure ou notre pays traverse des moments d’une forte crise identitaire, proie des assauts continuels de modèles culturels et sociaux étrangers qui remettent en question nos valeurs et nos traditions essentielles, il s’avère primordial de tirer au clair et de diffuser l’histoire escamotée de notre libérateur et premier monarque, dont la mémoire a été brouillée et entachée à travers tant de décennies de désinformation, de calomnies et d’iniquités. Dans cette tâche essentielle pour la récupération et la revivification de cette partie fondamentale de notre patrimoine et de notre identité nationaux, le débat historique, l’analyse académique, mais avant tout l’expression libre, sont nos bases les plus solides en faveur de la revendication de la Patrie par le biais de la juste rétribution d’une dette d’honneur que tous les Mexicains avons vis-à-vis de la mémoire du Père et libérateur de notre nation.
Aussi, grâce à cette union renouvelée, et par dessus des idéologies sectaires et les divisions partisanes qui n’ont fait que déchirer notre pays pendant deux siècles, nous pourrons cimenter la réconciliation de notre peuple avec son passé le plus glorieux, un héritage et une tradition toujours vivantes et aujourd’hui incarnées dans l’illustre personne de S.A.I. le Comte Maximilien de Götzen-Iturbide, Prince Impérial du Mexique.
Cela dit, cédons le pas à notre auteur non sans évoquer préalablement, puisqu’ainsi l’exigent la vérité et la justice, les derniers mots que le héros d’Iguala exprima dans ses mémoires: «Lorsque vous instruirez vos enfants sur l’histoire de la Patrie, inspirez-leur de l’amour pour le chef de l’Armée Trigarante (...) qui employa le meilleur temps de sa vie pour que vous fussiez heureux».

S.M.I. Don Agustín I
Par la Divine Providence, Empereur Constitutionnel du Mexique.

Instituto Napoleónico México-Francia , INMF.

INTRODUCTION
Armes du Premier Empire du Mexique

Comme celle-ci, est l’histoire de beaucoup d’esprits de notre temps,
nous croyons utile d’en suivre, pas à pas, toutes les phases
”.
Víctor Hugo.

D’un point de vue historique et social, le XIXe siècle peut être défini comme la césure qui marque l’avènement de l’Âge Moderne. De grandes épopées et de grands rêves ont retenti d’un côté du monde et en ont atteint l’autre, que ce soit à travers la plume, l’épée ou le canon.

De nouvelles idées sont nées, qui ont forgé de nouveaux hommes. De grands hommes en ont fait leur étendard, offrant leur paix et jusqu’à leur vie même afin qu’elles pussent se transformer en œuvres palpables, sinon parfaites, à l’usage des générations présentes et futures, de leurs concitoyens mais aussi des peuples étrangers.

La liberté, source d’où jaillissent les plus nobles principes, s’érige en souveraine, et devient bientôt l’étendard brandi par des êtres prodigues qui, malgré les limites de leur espace, parviennent à déceler, dans la nuit des temps, une lueur grande et nouvelle.

Ceci n’est ni fortuit ni contre nature. Chaque époque se traduit en une série d’événements finement enchaînés les uns aux autres, où chaque maillon précède l’autre: chaque pas détermine le pas suivant, et même, par une étrange subversion (qui, en réalité, n’en est pas une), chaque pas en avant qui est fait au nom du progrès des nations comme du destin des peuples permet en même temps de justifier les pas qui le précèdent, donnant à l’échelon suivant une plus grande importance. C’est ainsi que l’Histoire se forge.

Les hommes sont les enfants de leur temps, voilà une vérité irréfutable. Mais, souvent, ceux qui croient en cet axiome ont tendance à oublier une autre vérité, aussi grande que la première et qui en est inséparable: il y a des hommes qui engendrent de nouveaux temps. C’est à l’un de ces hommes qu’est consacré cet essai.

Vainqueur, restaurateur, réformateur et créateur, génie singulier du verbe comme de l’action, ces quelques pages sont consacrées à un grand homme et à l’influence, aussi vivante que palpable, qu’il a eue dans l’esprit de l’Europe et de l’Amérique.

S.M.I. l’Empereur Augustin 1er du Mexique

Dans le Vieux Continent, il a remis sur pied la Nation Française sur les ruines de l’Ancien Régime, et lui a imprimé une splendeur qui, à son époque et encore aujourd’hui, nous semble incroyable. Mais il a été encore plus prodigue, car il a consacré sa vie non seulement à la grandeur de sa patrie, mais à celle des nations auxquelles elle était liée, y laissant cette grandeur et cet esprit noble qui caractérise l’Europe que nous connaissons aujourd’hui. Créateur d’institutions inspirées du Siècle des Lumières, aussi importantes qu’elles l’ont été par le passé, il a remporté des victoires bien au-delà de l’honneur et du champ de bataille: dans le monde des Arts, de la science et dans la pensée de plusieurs générations.

En Amérique, dans notre Amérique, sa voix a trouvé un écho fertile dans les épopées libératrices des peuples qui, privés pendant trois cents ans de liberté d’expression, avaient forgé une identité qui, de par sa nature même, impliquait l’autonomie et l’égalité pour tous ceux qui naissaient sur son sol. Son image et sa gloire ont également trouvé un digne reflet dans le cœur de ces grands hommes (Iturbide, Bolivar, San Martin) qui, par amour et pour la gloire de leur patrie, ont lancé un défi au monde entier et ont entrepris, avec héroïsme, la lutte pour l’Indépendance, venant à bout d’obstacles presque infranchissables.

Il fait, en effet, partie de ces quelques géants à qui nous devons le monde moderne tel que nous le connaissons. L’évocation de son seul nom nous décrit aussi bien son œuvre que sa personne: Napoléon Ier.

Je voudrais dédier ce texte au génie tutélaire de la Nation Française ainsi qu’au Libérateur de la Nation Mexicaine: Don Augustin I de Iturbide.

Je dédie également ces pages à la mémoire du Dr. Enrique (« Henri ») Sada Quiroga, Mexicain décoré, en 1947, de la Médaille de Bronze de la Reconnaissance Française, qui, s’inspirant sans doute du grand homme d’Austerlitz et poussé par l’amour de la liberté, s’est joint à l’effort de beaucoup d’hommes de son temps pour briser le joug de l’usurpation et de la tyrannie qui déchirait le cœur et la grandeur du peuple français pendant l’occupation allemande. C’est à lui que s’adressent, également, ces mots.

Torréon, Coahuila-México, D.F.,

Le 18 mai 2007, 203ème anniversaire
de la proclamation impériale au trône de France;
185ème anniversaire de la proclamation impériale
au trône du Mexique.

Placa de la Orden Imperial de Nuestra Señora de Guadalupe.

 

L’ÈRE NAPOLÉONIENNE: L’EUROPE AU TOURNANT DU XIXe SIÈCLE

Je veux que vos descendants conservent mon souvenir
et disent: il est le régénérateur de notre Patrie

Napoléon.

Napoléon traversant les Alpes
Tableau de Jacques-Louis David. Première version de Versailles (détail).

Le dernier tiers du XVIIIe siècle et le premier du XIXe siècle ont vu la fin de l’Ancien Régime et la transition vers l’âge moderne. Les révolutions politiques qui ont eu lieu durant cette période ont mis fin à l’absolutisme et l’ont remplacé par de nouvelles formes de gouvernement fondées sur l’égalité devant la loi, la démocratie et la liberté individuelle. La France est l’exemple le plus clair de la suppression des modèles ancestraux: elle assiste à l’effondrement de ses institutions sociales féodales caduques et voit la chute violente de sa monarchie. Les raisons étaient naturelles et évidentes.

Sur le plan légal, la société française était constituée comme une monarchie absolue, incarnée par un roi « de droit divin » et un État fortement centralisé qui s’appuyait sur la division en états fondés sur les privilèges et l’inégalité sociale. Les seuls bénéficiaires de cet ordre étaient la noblesse et le clergé, tous deux détenteurs d’exemptions. Face à ces deux groupes, il y en avait un troisième qui était constitué de bourgeois, artisans, paysans et autres groupements marginaux qui regroupaient la grande majorité de la population. C’est sur cet ensemble hétérogène que pesaient les impôts et les autres charges qui permettaient de financer l’État.

Mais, autour de 1789, cette forme d’organisation était devenue obsolète, et l’appareil administratif et judiciaire ne marchait plus correctement. Pour beaucoup, une profonde réforme était nécessaire, réforme à laquelle les états privilégiés étaient peu enclins. L’Illustration a souligné ces contradictions, les a critiquées et dénoncées, contribuant par là à miner les bases sociales et politiques de l’Ancien Régime. Les théories de Montesquieu et de Rousseau, fondées sur la séparation des pouvoirs, la souveraineté nationale et l’égalité de tous les citoyens devant la loi, y ont contribué particulièrement.

C’est ainsi que le 14 juillet 1789 commence en France un soulèvement qui servira d’exemple dans le monde ancien : la prise de la Bastille marquera le début de la Révolution française. Peu de temps après, les bannières bourboniennes seront remplacées par le drapeau tricolore qui, empruntant les couleurs de la ville de Paris (bleu et rouge), et en ajoutant le blanc royal, incarnera désormais les garanties que le peuple libre accueillera comme des droits fondamentaux face au « despotisme »: Liberté, Égalité et Fraternité.

 
Avant et après: Napoléon sur le pont d’Arcole par le Baron Gros, et en Empereur des français, représenté ici sur le Trône impérial de France, par Jean-Baptiste Ingres.

La Révolution Française a été la première révolution politique bourgeoise du continent européen. Elle a permis l’établissement du libéralisme, et elle a représenté un coup décisif pour l’absolutisme monarchique, qu’elle a remplacé par des principes tels que la souveraineté nationale, le partage des pouvoirs et la reconnaissance des libertés individuelles. C’est l’abus du pouvoir royal ainsi que la tyrannie d’une noblesse décadente qui avaient provoqué l’insurrection. Celle-ci entraînerait à son tour, néanmoins, d’autres réactions d’une nature aussi contradictoire que désastreuse. La France est passée de l’excès du pouvoir à l’excès de la liberté, qui a bientôt dégénéré en anarchie et mort avec l’instauration de la période de la Terreur. Il n’y avait pas d’issue. Ni le présent ni le passé n’assuraient l’avenir: la révolution semblait destinée à tyranniser et à dévorer aussi bien le bas peuple que ses propres enfants.

Malgré leurs erreurs et leurs échecs, les gouvernements très différents qui se sont succédé au pouvoir entre 1789 et 1800 ont contribué à quelque chose de positif: l’intégrité et l’indépendance de la Nation Française ont été préservées malgré les assauts et les menaces des puissances européennes voisines, qui voyaient en elle une menace en puissance; le système féodal décadent représenté par l’Ancien régime a été annulé et les meilleurs principes des Lumières ont pu être diffusés dans de nombreux endroits. Cependant, les institutions qui permettraient de sauvegarder les principes et les intérêts du peuple restaient à faire.

L’esprit de Liberté tout juste jailli de la Révolution faisait peur aussi bien aux peuples qu’aux souverains. Mais la peur a pris fin lorsque cet esprit, qui suivait les bataillons français, a été brandi par un homme doué de génie militaire, d’un grand talent politique naturel et d’un courage sans égal: Napoléon Bonaparte. C’est à Arcole que commence l’épopée d’une nouvelle ère. Elle continue d’un pas rapide jusqu’aux campagnes d’Égypte et retourne en France, qui attendait avec impatience le retour de l’homme qui semblait le dépositaire de la gloire et du triomphe.

Une fois au pouvoir grâce au soutien du peuple, Napoléon a procédé rapidement à l’abolition de toutes les lois et les divisions sociales arbitraires. Il a refermé les plaies, récompensé le mérite ainsi que le courage individuel et s’est tenu aux meilleurs idéaux de la République, conduisant les français à s’unir pour la grandeur et la prospérité de leur Patrie. Au moment de paraître sur scène, « il a compris qu’il devait représenter aussi bien aux yeux de ses compatriotes qu’à ceux du monde entier le rôle d’exécuteur testamentaire des meilleurs principes de la Révolution et de l’Illustration » (1).

L’héritage napoléonien s’est matérialisé à différents niveaux: au niveau politico-social et militaire, il a permis la diffusion des formes révolutionnaires, des libertés civiles (consacrées par le Code Civil de 1804) et l’anéantissement définitif des structures féodales. Cette œuvre s’est concrétisée dans l’apparition d’une série de constitutions libérales modérées telles que la Constitution de Bayonne, la montée de la bourgeoisie en tant que nouvelle classe dominante face à la noblesse et au clergé, l’introduction du Droit moderne et des innovations dans les armées et la tactique militaire. Ses réalisations les plus remarquables se sont concrétisées dans la création d’une administration locale à la structure centralisée, une organisation judiciaire où les juges sont devenus des fonctionnaires et la restructuration de l’appareil bureaucratique. Le corollaire de cette politique apparaît dans son Code Civil qui garantissait la liberté individuelle, l’égalité devant la loi, la propriété privée et la liberté économique.

Le résultat a été la création d’un large empire en Europe conduit par la France, organisé et gouverné en personne, ou à travers des membres de sa famille ou des militaires qui avaient sa confiance, avec la collaboration des classes éclairées des pays conquis, où des constitutions et des codes semblables à ceux de la France ont été promulgués.

Le nationalisme aussi s’est vu renforcé. Face aux liens personnels sur lesquels se fondait la loyauté envers le seigneur féodal ou la soumission au monarque absolu, il a ouvert la voie à un nouveau genre de rapport: celui du citoyen libre dans le cadre de l’État-nation, lequel constituait une unité autour d’éléments communs tels que la langue, la culture et l’histoire, et où les limites territoriales étaient le siège d’un État formé par une collectivité nettement différente des autres.

La Révolution Française a renforcé cette tendance comme un moyen d’exalter la nation face à l’absolutisme. Napoléon a encouragé les nationalismes: en Italie, il a critiqué la présence des autrichiens et a soutenu la création d’un royaume autonome de Naples sous l’égide de Murat. Les promoteurs de l’unification allemande ont invoqué ce type de nationalisme qui, plus tard, serait également brandi et adopté par les nations hispano-américaines, et tout particulièrement par l’Empire Mexicain au moment de proclamer son Indépendance face à la vieille Espagne.

Il ne fait aucun doute que l’Empereur a contribué plus qu’aucun autre homme de son temps à hâter le pas de la Liberté et de l’Égalité, en préservant l’influence morale de la Révolution et en atténuant les craintes qu’elle pouvait susciter. Sans le Consulat et sans l’Empire, celle-ci n’aurait été qu’une secousse historique et conséquente qui aurait laissé une empreinte mais peu d’œuvres concrètes. C’est grâce à la montée de Napoléon, et au fait qu’il ait établi solidement son pouvoir, que la révolution a pu survivre et se propager en Europe et en Amérique.

Voilà la raison pour laquelle (en plus du rétablissement du culte religieux) la transition de la République à l’Empire, loin de produire de l’incertitude et de la méfiance, a établi la paix et la sécurité, puisqu’elle correspondait aux besoins et aux souhaits des masses. C’est ainsi qu’on constate qu’ont été introduits, comme jamais auparavant, d’aussi grands changements avec si peu d’efforts.

Dans le cas de Napoléon, il a fallu, pour palier cette absence de stabilité et de continuité nationale, constamment menacée par les intérêts de factions ou par le retour au passé, instaurer un nouvel ordre héréditaire dont le pouvoir devait se fonder sur l’esprit démocratique. Il n’est donc pas étonnant qu’un homme tel que lui ait acquis aussi facilement un immense ascendant, et cela pour deux raisons: parce qu’il était nécessaire dans l’ordre historique conséquent et parce que personne ne pouvait représenter mieux que lui les principes les plus positifs du pouvoir ainsi que les meilleures idées de son temps (2).

Les lois qui ont régi l’Empire ainsi que les nations qui étaient sous sa protection se fondaient sur les principes suivants: l’égalité civile, en accord avec les principes démocratiques; et une hiérarchie en accord avec les principes de l’ordre et de la stabilité. Le pouvoir de la famille constituait alors la seule dignité héréditaire, aucun autre poste ou métier ne l’a été au cours de cette période. C’est la supériorité du mérite, du courage et de la vertu personnelle qui prévalait, comme en témoigne la création de l’Ordre de la Légion d'Honneur ; tous les métiers, sans exception d’aucune sorte, étaient donc à la portée de tous les citoyens.

 
L’instauration et la reconnaissance d’une nouvelle noblesse fondée sur le courage, le mérite et la vertu personnels furent l’œuvre de l’inspiration napoléonienne, adoptée par l’empereur Augustin I et l’Empire mexicain: L’Ordre de la Légion d’Honneur et l’Ordre Impérial de Notre Dame de Guadeloupe; sa devise: Religion, Indépendance, Union.

Si on analyse l’esprit des lois qui ont été créées par la main d’un seul homme, à une époque où les différends étaient réglés davantage en fonction de l’esprit de faction que de celui de justice, à un moment où le reste du monde constituait une menace pour les principes de Liberté et d’Égalité, on constate que Napoléon avait pour projet l’établissement d’un système pluraliste, précurseur de nos démocraties contemporaines, fondé sur des institutions effectives et permanentes, qui constituait la meilleure garantie pour les générations futures.

Le système napoléonien hors de France a consisté à convoquer le pouvoir ecclésiastique, les magistratures, les administrations provinciales, municipales, industrielles, académiques, commerciales et même militaires, afin que toutes les classes qui constituaient la société se sentent représentées (3).

La politique napoléonienne assurait ainsi la primauté du bien commun sur les intérêts individuels et les ambitions des factions, plaçant ces derniers sous un même esprit, qui allait très bientôt trouver écho dans la mentalité des peuples hispano-américains en lutte pour leur Liberté.

 

LE CRÉPUSCULE DE L’EMPIRE ESPAGNOL

La gloire de l’Europe s’est éteinte à tout jamais
Edmund Burke.


À l’apogée de la France sous l’Empire Napoléonien s’oppose, en Europe, le crépuscule de l’Empire Espagnol, drame historique qui deviendra la principale cause de l’indépendance du Mexique et du reste de l’Amérique. Certains font remonter ce déclin au règne de Philippe IV, qui commence à souffrir des défaites militaires, ainsi qu’une perte d’influence sur son propre territoire, après la séparation du royaume du Portugal. Néanmoins, les historiens –y compris les plus récalcitrants– sont d’accord pour affirmer que le déclin de l’Empire qui, autrefois, ne voyait jamais le coucher du soleil, commence avec l’avènement d’une nouvelle dynastie: les Bourbons.

Dans notre première image, le dernier des Autriche, Charles IIl’ensorcelé(1665-1700), face au despotisme sans lustre (portraits suivants): les Bourbons Charles II (1665-1700), Charles III (1716–1788), Charles IV (1748-1819), et Ferdinand VII (1784-1833).

La mort de Charles II, « l’ensorcelé », met fin au chapitre glorieux de la maison des Habsbourg espagnols. En raison de changements de dernière minute, la succession au trône du royaume d’Espagne retombe sur le duc d’Anjou, qui sera connu plus tard comme Philippe V de Bourbon, petit-fils de Louis XIV et premier de cette dynastie à gouverner les deux mondes. Durant la première moitié du XVIIe siècle, l’Empire Espagnol, mis à part ses victoires sur le royaume de Naples, restera dans une espèce d’immobilité face à ses colonies américaines, où les sciences, la production et les arts commencent à se développer et à rayonner devant le reste du monde, mettant en évidence la naissance de ce qui constituera plus tard une identité propre face à celle de l’espagnol de la métropole, identité que même le créole ou espagnol né en Amérique, revendiquera. Même si les privilèges dont jouissaient les espagnols face aux créoles avaient déjà donné lieu à des différends, la situation s’aggrave après la mort de Ferdinand VI, premier-né de Philippe V, qui n’a pas de successeur, et l’accès au trône de son demi-frère, Charles VII, roi de Naples, qui sera désormais roi d’Espagne et des Indes sous le nom de Charles III.

Viendront ensuite les réformes appelées à tort « bourboniennes », d’origine maçonnique, maladroitement promues par Charles III et ses ministres non espagnols. Ces réformes limitaient, d’un point de vue économique et social, les colonies américaines, leur imposant des restrictions productives et des surcharges, face aux natifs de l’Espagne métropolitaine. Elles ont été mal accueillies et ont provoqué, quand bien même elles n’ont pas toutes été appliquées, la méfiance et la suspicion des sujets américains, qui y voyaient une certaine injustice. Mais ceci n’était que le prélude de ce qui devait arriver.

L’attitude du roi et de ses ministres envers la Nouvelle Espagne et les autres colonies, loin de se corriger, empira après la désignation de José de Gálvez comme Ministre des Indes. Galvez n’a fait preuve, en tant que visiteur et comme ministre, qu’une profonde ignorance quant à l’importance du Nouveau monde, et de la Nouvelle Espagne en particulier, en tant que principal soutien de l’Empire espagnol des deux côtés de l’Atlantique. Il a également montré un grand mépris envers ses habitants. Il n’est pas étonnant qu’il ait mis en place une politique consistant à empêcher que les créoles et les métis n’occupent des postes importants dans l’administration.

L’une des plus grandes offenses faites par Galvez et les Bourbons fut l’expulsion des jésuites et la suppression de la Compagnie de Jésus dans le reste de l’Empire. Cette mesure provoqua de graves dommages, ainsi que le mécontentement de la population, qui s’est vue privée non seulement de soutien moral et spirituel, mais aussi de quatre-vingt-dix pour cent des éducateurs de la Nouvelle Espagne. Les missions furent abandonnées et, avec elles, les progrès civilisateurs qui avaient déjà été accomplis auprès des indiens barbares dans les lointaines provinces Internes et d’Orient.

Le ban du vice-roi Marques de Croix au moyen duquel était exécutée la pragmatique royale de Charles III n’a pas seulement affligé les habitants de la Nouvelle Espagne, il les a également offensés: «Désormais, les sujets du grand monarque qui occupe le trône d’Espagne doivent savoir qu’ils sont nés pour se taire et obéir, et non pas pour discuter ni donner leur avis sur les affaires du gouvernement» (4).

José de Gálvez y Gallardo (1720-1787)
Marquis de Sonora, ministre et sbire de Charles III, ennemi naturel de l’Amérique espagnole.

Vers la fin du XVIIIe siècle, la situation générale dans les colonies était inquiétante. Divers facteurs convergeaient dans une situation qui aller préparer le terrain à la guerre d’indépendance. Trois observateurs différents, particulièrement lucides, nous ont laissé leur point de vue sur cette période critique. En 1783, le Comte d’Aranda, ambassadeur d’Espagne en France, écrivit au roi un rapport secret sur la situation des colonies après l’indépendance des Etats Unis. Il avait l’impression que l’appareil politique était affaibli et qu’une réforme politique radicale était urgente afin d’éviter que l’Espagne ne perde de manière définitive sa souveraineté sur ces territoires. Il anticipait également que les États-Unis allaient devenir une menace pour le monde hispanique, et plus spécifiquement pour le Mexique.

En 1799, Monseigneur Abad y Queipo, évêque de Valladolid, envoya au roi un rapport sur la situation de la Nouvelle Espagne. Il soulignait les énormes inégalités économiques et sociales et affirmait qu’il fallait une réforme sociale au profit des plus pauvres si on ne voulait pas que la haine entre les castes continue à germer. Enfin, en 1806, le baron Alexandre Von Humboldt acheva de rassembler les informations en vue de la rédaction de son œuvre monumentale, Essai Politique sur le Royaume de la Nouvelle Espagne. Bien qu’elle fût publiée quinze ans plus tard, le diagnostic était exact: le Mexique était le pays des grandes inégalités économiques et des grandes opportunités, mais il fallait une réforme économique afin que la majorité du peuple puisse profiter de la prospérité.

 
Nobles visionnaires favorables à l’Amérique espagnole: le Baron Alexander von Humboldt (1769-1859) et le Comte d’Aranda (1719-1798).

Le premier rapport a été perçu comme alarmiste et n’a pas été écouté. Le second l’a été mais n’a, en fin de comptes, abouti à rien de concret. Quand au livre de Humboldt, il a paru lorsque le Mexique était déjà, virtuellement, indépendant, et n’a servi qu’à attirer l’attention des puissances sur les richesses du pays. En somme, la croissance économique au XVIIIe siècle, l’inégale distribution de la richesse et le manque de flexibilité politique du régime ont conduit les créoles à disputer aux espagnols de la métropole la jouissance des richesses du vaste territoire de la Nouvelle Espagne, comme le montre David Brading (5). C’est en réaction à l’absolutisme bourbon que ce qu’on a appelé le nationalisme créole, précurseur direct du nationalisme mexicain, a surgi, avec une force irrépressible, dans toute la Nouvelle Espagne. Ce nationalisme avait pour caractéristique un grand attachement au territoire de la Nouvelle Espagne et à ses habitants, mêlé à un esprit de libéralisme intellectuel et économique à caractère autonomiste.

Vers 1788, l’écroulement semble imminent. Charles IV accède au trône, où il se montre faible et encore moins intelligent que son père, à tel point qu’il permet à un parvenu, Manuel Godoy, son garde du corps et l’amant de sa femme, de tenir les rênes du pouvoir. Au cours de son règne, la position de l’Espagne face à l’Angleterre, d’un côté, et à la France, de l’autre, se fit moins avantageuse. Le résultat de ses politiques était inévitable : il entama une guerre contre l’Angleterre et une autre contre la France, toutes deux ruineuses pour le royaume. Charles IV dût céder à l’Angleterre l’île de la Trinité et subit une défaite à Trafalgar, le 21 octobre 1805, bataille au cours de laquelle l’amiral Nelson a démoli la flotte espagnole et française.

 
La décadence bourbonienne: Manuel Godoy Álvarez de Faría (1767-1851), Prince de la Paix”, Ministre principal du roi Charles III et amant de la femme de ce dernier, la reine Marie-Louise de Parme (1751-1819).

Pendant ce temps, la guerre entre la France et le Portugal a donné à Napoléon l’occasion, à laquelle il ne s’attendait pas, d’établir les meilleurs idéaux de la Révolution Française aussi bien dans la métropole espagnole que dans ses colonies, de l’autre côté de l’Atlantique. L’influence de Napoléon, qui bâtissait un puissant empire sur les décombres de la Révolution Française, ainsi que d’autres circonstances, ont jeté le discrédit sur Charles IV ainsi que sur la dynastie des Bourbon. Les nouvelles des brouilles conjugales de ce dernier, ainsi que de la corruption de Godoy et de son régime, sont arrivées au Mexique.

Il faut noter que, vers 1810, la Nouvelle Espagne avait une population d’environ six millions d’habitants: un million de créoles, quarante mille espagnols, trois millions et demi d’indiens purs, un million et demi de métis et un peu moins d’un demi-million de noirs. Le malaise de la population autochtone était alors évident. Il y avait à cela plusieurs causes : les anciens rois et empereurs de la Maison d’Autriche en Espagne, qui avaient conquis et apporté la civilisation au Nouveau Monde, avaient toujours considéré l’Amérique, et le Mexique en particulier, comme un royaume ou une province de la métropole espagnole. Les Bourbons, au contraire, à partir de 1699, avec Philippe V, l’ont tenue pour une colonie et l’ont traitée comme telle.

 

INTERLUDE: LA VOIX DE L’AUMÔNIER DU DIEU MARS

Waterloo a eu pour seul effet que le travail
révolutionnaire continue d’un autre côté

Víctor Hugo.

Pour parler la Liberté comme l’idéal caressé par les hommes de l’Amérique espagnole du XIXe siècle, ou pour parler de l’Indépendance comme l’émanation naturelle de l’esprit napoléonien, il faut évoquer un précédent et mentionner un personnage clé. S’il est un homme qui puisse être considéré comme l’idéologue attitré de Napoléon en ce qui concerne l’idée de l’indépendance du Mexique et de l’Amérique espagnole et de sa nécessité, cet homme est Dominique de Pradt.

Son intérêt pour le sort des colonies ainsi que pour leur avenir potentiel a été aussi sincère que constant tout au long de sa vie. Il n’a même pas attendu que l’Europe s’intéresse au thème. Dès 1798, Pradt affirmait dans ses œuvres que les colonies étaient les enfants des métropoles et c’est pourquoi, en grandissant, elles s’émancipaient, ce qui devait leur être accordé si elles avaient atteint la majorité.

Après la parution, en 1802, de son livre Les trois âges des colonies ou de leur état passé, présent et à venir, ce prêtre d’origine noble a réussi à influencer Napoléon et la mentalité de son temps. Ses analyses profondes sur le sort des Amériques en tant que nations indépendantes, ainsi que sur l’avenir prometteur qu’elles offriraient à la France et au monde, ont traversé les frontières et les océans. L’Empereur éprouva une profonde sympathie pour la vivacité de l’abbé, à tel point qu’il décida d’en faire son aumônier, l’appelant « mon petit aumônier »; à quoi l’abbé répondait en se désignant lui même comme « l’aumônier du dieu Mars » (6).

L’aumônier du dieu Mars: l’abbé Dominique de Pradt  (1759-1837), précédant à Francisco Primo Verdad y Ramos (1760-1808), et au vice-roi José de Iturrigaray y Aróstegui (1742-1815), précurseurs de l’Indépendance mexicaine.

L’un des faits les plus remarquables dans la vie de l’abbé a été sa participation aux négociations de Bayonne. Pradt raconte lui-même dans ses Mémoires historiques sur la révolution d’Espagne (1816) comment, étant à Poitiers, il reçut avec surprise l’ordre de l’Empereur de le suivre à Bayonne. Il affirme que sa mission consista à convaincre le Prince des Asturies d’abdiquer en faveur de son père, et qu’il alla même jusqu’à suggérer à Napoléon de nommer Ferdinand VII comme empereur de la Nouvelle Espagne afin de stimuler l’indépendance des colonies.

Ceci illustre clairement l’influence réciproque de l’abbé sur Napoléon et de l’esprit napoléonien sur l’œuvre du premier. On perçoit également l’influence de Montesquieu sur les deux hommes. L’auteur de L’esprit des lois a affirmé que l’indépendance des colonies était inscrite dans le cours inévitable des événements. Les Indes et l’Espagne « sont deux puissances gouvernées par un seul souverain, mais les Indes sont l’essentiel tandis que l’Espagne est l’accessoire. C’est en vain que la politique prétendra subordonner le principal au secondaire: ce n’est pas l’Espagne qui attire les Indes, ce sont les Indes qui attirent l’Espagne » (7).

La lecture des œuvres de l’abbé par les caudillos américains les plus éclairés, tels qu’Iturbide, Bolivar, San Martin et Pueyrredon, nous montre l’importance accordée par les patriotes au fait d’avoir un allié et un défenseur de leur cause en Europe même. Grâce à l’esprit napoléonien et à la présence idéologique de Pradt, nos libérateurs se sentent compris et légitimés face au monde.

Une idée prépondérante qui parcourt ses œuvres est la foi dans les constitutions et l’importance des institutions pour que l’homme agisse et se développe au mieux. Pour Pradt, il est évident que l’Espagne ne dispose d’aucun moyen pour retenir ses colonies américaines, car elle s’est transformée en une mère qui « extermine en même temps dans cette lutte... ses enfants d’Amérique pour ceux d’Europe... en un seul acte de suicide et de parricide » (8).

 
Avides lecteurs de Pradt, admirateurs de Napoleón I et amis libérateurs: Simon Bolivar et Agustin d’Iturbide en 1821.

Une fois l’indépendance des nouveaux pays acquise, ce qui inquiétait Pradt, de même que Napoléon, c’était l’incapacité des américains pour se gouverner, ce qui pouvait dériver en anarchie, ou en un nouvel esclavage aussi ignominieux que celui de la colonie, s’ils ne faisaient pas appel à l’expérience et aux institutions européennes: « Les uns voudront une monarchie, les autres une république, d’autres encore des chefs absolus: quelle multiplicité de choses, que de confusion, que de sang et de disgrâces avant qu’un arrangement bien cimenté ne parvienne à régler toutes ces difficultés... à excès d’oppression est suivi, bien souvent, peut-être toujours, de celui de liberté et le despotisme d’un seul du despotisme de plusieurs, qui est le pire de tous les despotismes » (9).

Il est indéniable que l’influence que l’abbé français, en tant que conseiller de Napoléon, a eu en Amérique en a fait un visionnaire, un précurseur et le « prophète » de l’émancipation pour beaucoup d’américains illustres. On voit que Bolivar a établi une correspondance cordiale avec lui ; le Chili, le Rio de la Plata, la Grande Colombie et d’autres pays l’ont tenu pour un défenseur de leur cause en Europe et pour un homme possédant le « feu sacré » tant loué par l’Empereur.

On peut néanmoins affirmer que c’est au Mexique, dans l’ancien Vice-royaume de la Nouvelle Espagne, où les desseins propres à l’esprit napoléonien et, par conséquent, à la pensée pradtienne, ont été menés à bien. Comme disait Fray Servando teresa Mier : « En août 1821 le vice-roi O’Donoju et Augustin de Iturbide ont signé les Traités de Cordoue. Ce nouveau document, comme le dit le préambule, a voulu délier sans les rompre les liens qui s’étaient établis entre l’Espagne et l’Amérique. Il reconnaissait l’indépendance absolue. Le gouvernement serait monarchique, constitutionnel modéré, et on ferait appel à Ferdinand pour occuper le trône. Pradt remportait là un triomphe” (10).

 

LE MOMENT HISTORIQUE

Ferdinand, avec toute sa furie, essaiera de conserver son sceptre,
mais un de ces matins, il lui échappera des mains comme une anguille
”.
Napoléon.

L’Empire Mexicain
Armes sur fond de motifs allégoriques

L’épique qui débutera avec le processus de l’indépendance mexicaine fut le reflet de tous les conflits et les projets sous-jacents qui subsistaient dans le Vieux Monde, essentiellement, la lutte entre le libéralisme et l’absolutisme. Il est évident que l’héritage de l’empereur français, les idées de Montesquieu et les idéologues des Lumières pénétrèrent dans la Vice-royauté à travers les nouvelles et les livres qui étaient bien reçus par les créoles et par les métisses. Néanmoins, on a remarqué que la pensé antireligieuse de la Révolution française ne fut pas admis par les caudillos hispano-américains de l’indépendance, qui adoptèrent seulement les idées politiques. Il faudrait ajouter à ce qui précède le fait de l’apport que représenta la tradition chrétienne-catholique et espagnole dans le sens des idées fondamentales pour la formation des critères politiques tels que l’égalité essentielle des êtres humains, la croyance que chaque personne est libre et que sa vie n’est pas fatalement prédéterminée, parmi plusieurs autres.

Toutefois, les maux qui menaçaient le peuple mexicain dans ses hauts intérêts, davantage moraux que matériels, firent craindre l’Eglise elle aussi. C’est la raison pour laquelle les penseurs virent clairement que la séparation de l’Espagne était le seul moyen de nous en libérer, puisque la Métropole se trouvait depuis le débuts du XIXe Siècle dans un état de décrépitude si évident dans les scandales et les abus où encourait la famille royale espagnole avec Godoy, qui allaient de pair avec la corruption et le discrédit du gouvernement royal à l’intérieur de l’Espagne elle-même et aux yeux du monde.

Précisément parce que les curés éclairés participaient aux juntas où les projets d’émancipation étaient discutés, ils s’écrasaient contre un obstacle d’ordre moral: la rébellion contre l’autorité légitime des rois d’Espagne, rébellion qu’ils supposaient être nécessaire pour le seul genre d’indépendance efficace. Cette situation était exprimée dans le principe que le roi, dans la qualité du prince chrétien qu’il était, “peut obliger ses sujets infidèles à l’observance de la loi naturelle” (11). Heureusement, ce point finit par se résoudre tout seul ave le cours des évènements, juste au moment et par là où l’on s’y attendait le moins: parce que la Couronne d’Espagne avait cessé d’exister.

La décomposition monarchique espagnole est en train d’atteindre son maximum et les espoirs nationalistes sont mis dans le prince des Asturies. En octobre 1807 Charles IV découvre les éléments d’une conjuration et ordonne l’arrêt de son fils. Ferdinand, accusé de projeter la mort de son père et d’avoir demandé l’aide de Napoléon, en donnant des preuves de la bassesse que son règne confirmera, dénonce tous ses compagnons de conspiration: même son épouse défunte. Le roi pardonne à son fils et au milieu d’un jugement de farce, tous les inculpés sont absous.

Religión, Yndependencia y Unión: Les Trois Garanties du Plan d’Iguala, qui représentent la nationalité mexicaines, fraternisées dans leur essence avec la France Napoléonienne en 1821. De gauche à droite: Pavillon des Trois Garanties; Aigle Impérial du Mexique; Armes du Premier Empire du Mexique; Aigle Impérial de France.

Murat est aux portes de Madrid et Ferdinand croit qu’on lui apporte la couronne, mais craintif que son père parle avec Napoléon avant lui, il s’anticipe et se présente à Bayonne ou, une fois réunie toute la famille royale, Godoy inclu, devait se produire un des spectacles les plus honteux de l’histoire: au milieu d’un échange d’insultes et d’accusations entre le père, la mère et le fils, ceux-ci exigent de Napoléon qu’il soit leur arbitre afin de régler leur différends. Charles abdique devant Napoléon le 5 mai, en lui remettant les royaumes espagnols et ses propriétés en échange du palais de Compiègne, du château de Chambord et d’une rente à vie qu’il ne recevrait pas. Le lendemain, Ferdinand abdique en faveur de Charles IV, ignorant la démission de ce dernier.

Dans de notes viles, le prince des Asturies félicite Napoléon pour les victoires répétées en Espagne en y signant au pied comme « le sujet le plus humble de sa majesté Impériale et Royale, dont la Providence couronne l’auguste front ». Il demande à Napoléon la main d’une nièce, première née de Joseph Bonaparte « afin d’ôter à un peuple aveugle et furieux le prétexte pour continuer à couvrir de sang la patrie ». Si par la suite on en arriva à disqualifier avec le sobriquet d’afrancesado ces Espagnols qui soutinrent l’ingérence napoléonienne dans la péninsule ibérique, on peut bien parler de Ferdinand VII lui-même comme le premier afrancesado d’Espagne si nous nous en tenons aux faits et aux phrases que celui-ci énonça lors de son séjour à Valençay. Si se sentir “respectueux”, “amoureux de Napoléon” et “fier de se trouver sous sa protection” peuvent être des paroles considérées propres d’une prise de parti pro-français politique littéral, il est évident que le premier francisé fut le prince des Asturies et futur roi d’Espagne lui-même, qui adressa ces paroles et tant d’autres à l’Empereur jusqu’en 1813. (12)

L’Empereur, même surpris et indigné, connaissait déjà le peu de valeur morale autant du père que du fils lorsque les deux Bourbons, de la manière la plus basse, mirent la couronne d’Espagne à ses pieds. Pour se justifier, Ferdinand signa le 12 mai de la même année un décret où figuraient les paroles suivantes: “Absolvant les Espagnols de leurs obligations dans cette partie (le fait d’être des sujets de sa personne) et les exhortant à se tenir tranquilles, en attendant leur bonheur des sages dispositions de l’Empereur Napoléon”. (13)

En analysant ce qui précède, le roi déliait tous ses sujets du serment de soumission qui lui était dû et les exhortait seulement, sans le commander, à ce qu’ils se soumettent à Napoléon. Ainsi, Ferdinand VII, de par son attitude, par le fait d’abandonner son trône et même par ses propres paroles, laissait ses peuples en pleine liberté d’élire eux-mêmes et leur forme et leur personnel de gouvernement. Dans ces conditions, la Junte Gouvernementale que l’Empereur disposa comme unique, et dans cette qualité autorisée par Charles IV et par Ferdinand VII, ensemble avec le Conseil de Castille, le Conseil Municipal de Madrid, et jusqu’à l’ancienne Sainte Inquisition elle-même, considérèrent valides les démissions des Bourbons au trône espagnol.

L’autorité fut reconnue dans la personne de Joseph I de Bonaparte, frère de Napoléon, mais face à celle-ci se dressa une fourmilière de juntes régionales qui s’appelaient elles-mêmes “de gouvernement” qui prétendaient régir l’Espagne et l’Amérique au même temps, se disputant par ailleurs l’autorité entre elles-mêmes, et sans jamais se mettre d’accord. Sur la base de cette situation, on pouvait très bien inférer que le même pouvoir qu’eurent les différents royaumes d’Espagne pour établir leur juntes, le Nouveau Monde le possédait lui aussi pour formuler la sienne. La dénommée “Junta Central” émanée de Séville, qui sur des bases aussi faibles que aléatoires, fut formée en septembre 1808, ne pouvait non plus exiger nulle soumission aux Amériques puisqu’aucun des royaumes d’outremer ne prit part ni ne se vit, en aucune façon, ne fût-ce que représenté au sein de la même. Napoléon et Murat, au moment de former leurs Cortes et la Constitution de Bayonne, avaient encore eu la déférence ainsi que la délicatesse de faire appel à deux américains en guise de représentants des royaumes d’outremer, ce qui ne fut même pas procuré dans celle d’Aranjuez. Et tout cela, comme on pouvait s’y attendre, se sut au Mexique.

Une option régénératrice: Joseph I (1768-1844), Roi d’Espagne et des Indes en 1808

Le mouvement juntiste de la métropole aurait un écho au Mexique. Après que les évènements en Espagne furent connus, le vice-roi Iturrigaray et le licencié Primo Verdad entamèrent le débat avec les auditeurs et les membres du Consulat au Mexique. Francisco Primo Verdad, un avocat très instruit, Mexicain de naissance et syndic du Conseil municipal métropolitain, exposa dans son célèbre discours que la faculté pour former une Junte autonome était basée sur ce que, le gouvernement péninsulaire ayant disparu, le peuple, en tant que source de la souveraineté, devait la réassumer pour la déposer dans un gouvernement provisionnel qui occupât le vide causé par l’absence, le détrônement volontaire et en apparemment perpétuel, des rois d’Espagne. Il appuyait sa thèse également sur la « Ley de partidas » que prévenait sur l’absence d’un roi.

Malgré ce qui précède, les auditeurs espagnols refusèrent ce qu’ils jugèrent contraire à leurs intérêts, et manifestèrent clairement une phrase tellement offensive à l’honneur de tout homme né en Amérique, qui résumait si bien les pires sentiments qu’ils éprouvaient depuis ce vieil apophtegme bourbonien qui débitait “callar y obedecer” – on se tait, et on obéit –, à présent sur les lèvres de l’auditeur Aguirre: “Si l’Espagne succombe et rien qu’un chat n’y restât, tous les américains devraient y être soumis(14). Le sentiment de ces maux était arrivé à son comble: l’Américain, et le Mexicain en particulier, sentait non seulement que le roi d’Espagne commandait sur lui, mais encore que chaque Espagnol le considérait comme un sujet et un esclave.

 

PROJETS ULTÉRIEURS:
LE MOUVEMENT D’INSURRECTION ET LA CONFÉDÉRATION NAPOLÉONIENNE

Eh bien, j’irai au Mexique: là bas, je trouverai des patriotes,
et me mettrai à leur tête pour fonder un nouvel empire
”.
Napoléon.

A Bayonne, tandis que Napoléon était occupé à délibérer sur combien la permanence des Bourbons comme monarques espagnols était inconvenante, il commença orienter son regard du côté du Nouveau Monde.

L’Empereur considérait qu’une des grandes gloires de la France avait consisté à pourvoir l’aide et la reconnaissance indispensables afin qu’une confédération des colonies anglaises, les Etats Unis, obtinrent leur Indépendance de la Grande Bretagne. Par conséquent, le chemin à suivre était très clair: il serait aussi un nouveau grand artisan de l’autre côté de la mer. Il ferait pour les colonies espagnoles la même chose que Louis XVI avait faite en faveur des colonies anglo-américaines. Afin de réaliser ce projet, à partir de l’année 1809 il envoya des frégates avec des agents français aux principales capitales d’Amérique afin qu’ils pussent, en établissant un contact et des rapports, communiquer aux patriotes dans chaque région qu’il souhaitait les libérer du despotisme et de la décadence bourbonienne, et dans ce but il leur offrait des troupes, du matériel et son soutien moral de telle sorte qu’ils réussissent à reconquérir leur indépendance. Les agents de Napoléon annonçaient un “grand progrès au Mexique”, surtout l’un d’entre eux: le général D’Almivart, qui eut un entretien rien moins qu’avec le curé Miguel Hidalgo dans “La petite France”, nom dont sa maison du village de Dolorès était connu en 1809. (15)

 
Grand progrès au Mexique”: le curé de Dolorès, Dom Miguel Hidalgo, contact du Général Gaëtan Souchet D’Almivart, agent de Napoléon en 1809. À droite, l’étendard de la Vierge de Guadeloupe que le curé Hidalgo prit à Atotonilco, l’adoptant comme bannière du mouvement d’insurrection.

Ce fût lorsque l’Empereur semblait avoir un contrôle absolu de l’Espagne, et que seule la dénommée Junte de Cadix défiait l’ordre établi, qu’il annonça son soutien à la cause indépendantiste: “Si les peuples du Mexique et du Pérou souhaitent rester unis à la mère patrie ou s’élever aux hauteurs de la noble indépendance, la France ne s’opposera jamais à leurs vœux pourvu qu’ils n’établissent pas des rapports avec l’Angleterre(16). C’est ainsi qu’il le réaffirma dans son message du 12 décembre 1809: “c’est dans l’ordre nécessaire des évènements, c’est dans la justice, c’est dans l’intérêt bien compris des puissances (17). L’impact de cette déclaration devait se sentir au Mexique ainsi que dans le reste de l’Amérique peu avant 1810. Preuve en est l’éclatement en rien accidentel de toutes les révolutions d’indépendance.

Tout comme les conspirateurs autonomistes et afrancesados du Mexique, Allende et Hidalgo croyaient que “toute la grandeur de l’Espagne était inclinée, ou encore mieux, décidée par Bonaparte” et que la péninsule était perdue; que les autorités étaient faites à la mesure du temps de Manuel Godoy et par conséquent on ne pouvait y faire confiance (18). Ceci n’est pas tout à fait censurable, si nous considérons que même dans la péninsule de grands personnages comme Félix Amat, évêque distingué et confesseur de Charles IV lui-même justifia théologiquement sa prise de parti en faveur de Napoléon et de Joseph Bonaparte comme roi d’Espagne en signalant que la main de Dieu avait décidé le sort du trône et que le fait d’accepter Joseph I épargnerait “à présent à l’Espagne de souffrir les horreurs des guerres civiles, les bûchers, les ravages et les mortalités qu’elle subit lors de l’introduction de cette dynastie (la bourbonienne)”. (19)

A partir de ce moment, l’indépendance des colonies se transforma en un objectif stratégique pour Napoléon. Malgré le revers dans la péninsule ibérique et le désastre de la campagne de Russie, l’Amérique espagnole, le Mexique très en particulier, demeurèrent une priorité car il était pleinement convaincu que son indépendance, qui était inévitable, serait “l’évènement le plus important du siècle” et que ce même évènement par lui même “changerait à jamais la politique mondiale”.

Le Général Baron Charles Lallemand (1774-1839): Promoteur de la Confédération Napoléonienne au Mexique.

Contrairement à la politique machiavélique qu’entretenaient l’Angleterre et les États Unis envers l’Indépendance hispano-américaine, Napoléon maintint invariable son soutien à la cause de la Liberté. Son abdication au trône de France en 1814 et sa défaite définitive à Waterloo en 1815 laissa les insurgeants sans leur principal soutien et promoteur. Même vaincu et exilé, Napoléon n’avait pas oublié son grand rêve américain puisque, autant à Elbe qu’à Sainte-Hélène, il lui arriva d’avouer à plusieurs personnes qu’il avait toujours un “grand projet pour le Mexique”. Autour de cette option, l’Empereur avait exprimé que si jamais il parvenait au Mexique il se mettrait à la tête de ses patriotes pour fonder un nouvel empire.

Lorsque Don Luís de Onís, Ambassadeur d’Espagne aux Etats Unis, apprit que l’Empereur avait été confiné à Sainte-Hélène sous la garde du gouvernement anglais, il reçut ces nouvelles avec un grand soulagement: il crût que le grand homme déposé et exilé n’interviendrait plus jamais de son influence en faveur de l’indépendance dans les colonies espagnoles. Le temps devait lui démontrer tout le contraire. Déjà en août 1815 le diplomate espagnol découvre que le bonapartiste général Humbert s’était allié avec José Álvarez de Toledo et avec Jean Laffite pour envahir la province du Texas. Le plan combinait une contre-offensive qui, conjointement avec les forces insurgées du curé José María Morelos, devaient battre les forces régulières espagnoles. Il fallait ajouter à cela un autre évènement majeur: Joseph Bonaparte, Joseph I, bref Roi d’Espagne et des Indes, avait débarqué à New York pour y fixer sa résidence ainsi que celle du reste de la famille impériale sur le sol américain. Tout ceci, ajoutés aux rumeurs constantes que “quelques maréchaux de Napoléon viendraient pour se mettre à la tête de la conquête du Mexique” seraient pour Onís le prélude d’un long cauchemar. (20)

Lord Holland, un autre des fervents partisans de l’Indépendance de l’Amérique espagnole et parmi les plus exaltés bonapartistes anglais, considérait que la politique de non-intervention directe de la part du gouvernement anglais était antilibérale et contraire autant à l’Angleterre qu’au reste du monde libre, raison pour laquelle il tenta, avec Lord Cochrane, de la corriger depuis le Parlement. Dès lors Holland avait pris sous sa protection un Francisco Xavier Mina, jeune guerrillero espagnol. Les antécédents révolutionnaires de Mina étaient impeccables: il avait combattu les forces françaises dans la péninsule ibérique et fut emprisonné en France jusqu’à première abdication de Napoléon. Peu après son retour en Espagne, Mina se rendit compte que Ferdinand VII était un gouvernant bien plus despotique et pire que Joseph Bonaparte. Poursuivi par ses idées libérales, il s’enfuit en France. Selon l’Empereur lui-même, en mars 1815 “plusieurs Espagnols qui s’étaient opposés le plus résolument à mon invasion, qui avaient acquis de la renommée dans la résistance, m’ont appelé immédiatement: ils avaient combattu contre moi, ont-ils dit, comme un tyran; et à présent ils venaient m’implorer que je fusse leur libérateur”. Parmi ceux-là il identifia Mina comme un de ceux qui sollicitèrent son soutien afin de détrôner Ferdinand VII. (21)

Dans ces moments Joseph et ses généraux analysaient plusieurs options pour faire du rêve américain de Napoléon une réalité palpable. Mina rencontra Joseph Bonaparte à Philadelphie et reçut son soutien économique et militaire pour son expédition. En partant vers Galveston, Mina emmenait avec lui deux des hommes les plus proches du jadis Joseph I: Noboa, en guise d’agent négociateur avec les insurgés mexicains, et Jean Arago, vétéran de l’armée napoléonienne. Les journaux étasuniens rendirent publics les projets de Mina faire l’Indépendance du Royaume du Mexique, raison pour laquelle l’ambassadeur Onís les plaça sous surveillance.

 
Bonapartistes et compagnons d’armes: Le légendaire Amiral Lord Thomas Cochrane Comte de Dundonald (1775-1860) et le guérillero navarrais Francisco Xavier Mina (1789-1817) projetèrent, avec Joseph Bonaparte, la libération de Napoléon et l’offre du trône d’un Mexique indépendant et puissant comme faisant partie du projet de la Confédération Napoléonienne, entre 1815 et 1820.

En 1817, Napoléon avait reçu une communication secrète de la part de son frère Joseph, qui l’informait que les insurgés mexicains lui avaient proposé la couronne du Mexique. Cette nouvelle égaya l’humeur de l’Empereur dans son exil, mais celle qu’il devait recevoir quelques mois plus tard l’encouragea davantage. Selon Montholon, les patriotes mexicains étendirent la même offre directement à Napoléon. “Ils avaient prévu tous les obstacles qui résultaient de la captivité de l’Empereur et n’avaient rien oublié en vue de s’assurer du succès de leur plan”. (22)

Vers la fin du mois d’août, Hyde de Neuville, ambassadeur de Louis XVIII aux États Unis, intercepta la correspondance qu’impliquait Joseph Bonaparte dans une vaste conspiration qui visait à créer la redoutée Confédération Napoléonienne à partir de l’ouest du Mississipi. Le plan était le même: placer Joseph sur le trône du Mexique. Craignant qu’il ne fût trop tard, le diplomate exprimait sa frustration: “Je peux essayer de frustrer les intrigues Napoléoniennes dans le Nouveau Monde, mais celles ayant rapport à Sainte-Hélène ne peuvent être freinées qu’en Europe… on dit que Napoléon se tient bien mais qu’il refuse de voir quiconque… Avec un officier naval, rien ne lui empêcherait de se trouver dans une latitude accordée d’avance avec un vaisseau ami procédant d’Amérique… Où irons-nous si cet homme prodigieux arrive à un Mexique déjà conquis?”. (23)

Lord Holland (1773–1840), par François-Xavier Fabre (1795)
Homme politique anglais, neveu de Charles James Fox, il fut membre du parti Whig d’opposition dès 1797. Opposé à la politique belligène et purement mercantile de l’Angleterre, il travailla à l’émancipation des catholiques et fut partisan d’une politique de conciliation avec la France napoléonienne, souscrivant à la vision de Lord Byron pour qui la restauration des Bourbons représentait « le triomphe de la mansuétude sur le talent ». Le 3 août 1822, il adressa au Parlement les paroles suivantes, en évoquant la mort de l’Empereur: « Les personnes mêmes qui détestèrent ce grand homme ont reconnu que depuis dix siècles il n’avait point paru sur la terre un personnage plus extraordinaire. L’Europe entière a porté le deuil du héros; et ceux qui ont contribué à ce grand sacrifice sont voués aux exécrations des générations présentes aussi bien qu’à celui de la postérité. »

De ce fait, Luís de Onís avisa les autorités vice-royales autant au Mexique qu’à Cuba, en les prévenant opportunément de la menace que représentait pour leurs intérêts cette expédition de presqu’un millier d’hommes, dirigée par les généraux les plus célèbres de Napoléon, qui étaient prêtes à envahir le royaume du Mexique avec le soutien de Joseph Bonaparte, qui espérait être proclamé roi. (24)

L’intervention de Mina dans sa campagne pour libérer le Mexique et son attitude avaient suscité des questionnements chez les historiographes académiques puisqu’il avait exprimé lui-même que “Je n’aime les Mexicains ni peu ni beaucoup” (25). Cette phrase trouve sa raison presque deux siècles après: Mina luttait pour réaliser l’Indépendance du Mexique davantage en vertu de questions idéologiques, de sa loyauté envers Napoléon et le grand projet de la Confédération Napoléonienne de Joseph Bonaparte, qu’il partageait avec Lord Holland et Lord Cochrane depuis l’Angleterre.

On ne sera pas étonné que des hommes à Mina comme Juan Davis Bradburn, James Wilkinson, et la gent de Morelos comme José Manuel Herrera, fussent parmi les plus fidèles partisans d’Iturbide, hommes de sa confiance même après son abdication. Bradburn serait le lien de rapprochement entre Iturbide et Guerrero et finirait par être le conseiller et le premier aide-de-camp de l’empereur du Mexique. Wilkinson serait conseiller d’affaires et de colonisation, proposant un projet où la Province de Coahuila-Texas serait peuplée pour la protéger des incursions étatsuniennes, et appelée “Provincia de Yturbide” (26). Don José Manuel Herrera, rédacteur de la Constitution d’Apatzingán et lien entre Morelos et Joseph Bonaparte, serait Ministre de Relations extérieures de l’Empire, partisan d’Iturbide jusqu’à sa mort, et qui prévint à temps le Libertador (« Libérateur ») sur les ambitions expansionnistes des Etats Unis, qui, à travers Poinsett, conditionnaient la reconnaissance du Mexique et d’Iturbide comme empereur en échange de la vente ou de la cession des Provinces du Texas, du Nouveau Mexique et de la Californie. Lord Cochrane, de son côté, eut la charge personnelle d’Iturbide pour libérer San Juan de Ulúa, ultime réduit espagnol sur le sol mexicain. Mais la mort du Libertador empêcha que ce projet se réalisât. (27)

L’expédition de Mina échoua à cause de son imprévision, tout comme l’expédition bonapartiste de José Álvarez de Toledo et celle de Mariano Renovales. La différence de l’échec avec ces derniers fut très simple: Toledo et Renovales étaient des agents infiltrés du gouvernement espagnol. Ils trahirent même avant Joseph Bonaparte tout comme ses compagnons contre de l’argent, et en échange du pardon des Bourbons espagnols à travers Luis de Onís lui-même, et Hyde de Neuville. (28)

Une fois de plus, vers la fin de 1818 une nouvelle expédition commandée par les mêmes se préparait au Galveston à la requête du général Lallemand depuis sa position occupée au Champ d’Asile, dans les marges de la province du Texas. De là, ils projetaient de débarquer à Tampico, en suivant la même route que son compagnon Francisco Xavier Mina. Onís ne chômait pas en matière d’envoi de dépêches diplomatiques, convaincu que le véritable auteur de tout ceci n’était autre que Napoléon lui-même, et il ne se trompait pas. De Sainte-Hélène, tantôt à travers des messages chiffrés qui étaient publiés dans de journaux comme l’Anti-Gallican à Londres, tantôt par le biais de dépêches via des envoyés ou des admirateurs qui s’approchaient de l’île, parmi lesquels les anglais abondaient, l’Empereur entretenait un réseau de communications qui lui rendait tout aussi facile d’émettre des messages que de les recevoir, avec les nouvelles de diverses parties du monde.

En 1819, plusieurs journaux londoniens annonçaient qu’aux forces du général Lallemand au Mexique s’ajouteraient bientôt celles du légendaire et libéral Lord Cochrane, l’Amiral qui peu après devait aussi consolider l’indépendance de l’Amérique du Sud dans sa campagne libératrice par voie de mer. On parlait ouvertement également de ce que les insurgés mexicains avaient signé un pacte d’union avec les forces napoléoniennes du Champ d’Asile pour offrir la couronne du Mexique à Joseph Bonaparte. (29)

En 1820, Napoléon perdait déjà l’espoir de son grand projet au Mexique et se contentait de lire Pradt. Les plans de son frère et du général Lallemand avaient été frustrés de nouveau à cause d’une nouvelle intervention de l’ambassadeur espagnol aux Etats Unis. Grâce à la signature du Traité Adams-Onís, l’Espagne vendait la Floride aux Etats Unis et s’alliait avec ce pays afin d’empêcher que cette république ne soutint les insurgés.

 

L’HÉRITAGE EN VIE

Bonaparte en Europe et Iturbide en Amérique,
sont les deux hommes les plus prodigieux,
chacun dans son genre, que présente l’histoire moderne
”.
Simon Bolivar.

L’Empire du Mexique sous le règne de l’empereur Augustin I
Suite à l’écroulement de l’Empire, le pays, divisé en factions et en partis antagonistes, s’engouffra dans un chaos dont il ne se relèvera plus jamais. Négligé et mal entretenu, le territoire immense de l’empire se verrait drastiquement modifié suite aux invasions étasuniennes, en 1836 et en 1846-1847, lorsque le Mexique, agressé à ses frontières et déchiré en son sein par l’infiltration dévastatrice des puissances maçonniques, les intérêts de partis et les guerres intestines, fut vendu, humillié et amputé à tout jamais.

À la fin de l’année 1820, contrairement à l’Amérique du Sud, la cause de l’indépendance mexicaine paraissait complètement perdue d’un côté comme de l’autre de la mer. Napoléon avait déjà renoncé à ses projets en partie à cause de l’état délicat de sa santé, et en partie parce qu’il espérait qu’avec se mort prochaine, son fils, le petit Napoléon, occupât le trône de France. Au Mexique la plupart des insurgés s’étaient accommodés à la grâce vice royale et le pays était pacifié. Mais alors auront lieu une série d’évènements inattendus; une émeute militaire en Espagne oblige Ferdinand VII à rétablir la Constitution de Cadix, mais cette-fois déjà avec un radical contenu libéral. La nouvelle fut accueillie au Mexique avec des sentiments opposés. Les commerçants espagnols de Veracruz et les franc-maçons le soutinrent, mais en général la population vit d’un mauvais œil la constitution à cause de son anticléricalisme radical, tout comme de par son inégalité raciale et sociale marquée.

Malgré la fatigue apparente du pays, malgré la conduite humaine et politique du vice-roi d’Apodaca, l’idée de l’Indépendance s’était généralisée encore plus. Dans la masse du peuple, elle était un instinct; chez les hommes cultivés elle était déjà un droit, et par conséquent, ils jugeaient un devoir de soutenir la nationalité de leur patrie. Ce fut ainsi que, dans l’enceinte du temple de Profesa, dans la capitale de la vice-royauté, un plan fut forgé dans le but de rendre le Mexique indépendant en le maintenant sous la forme d’une monarchie loyale à Ferdinand VII. On avait besoin d’un militaire de prestige pour diriger le mouvement, et l’on pensa à un homme: Don Agustín de Iturbide.

Les plans d’Indépendance étaient déjà anciens chez lui: comme la plupart des créoles, il était d’accord pour l’atteindre depuis le temps où il était un colonel royaliste. Hidalgo lui-même, qui était son parent y connaissait sa valeur, lui conféra lorsqu’il était encore très jeune le bandeau de lieutenant général, distinction qu’il refusa car il n’était pas d’accord avec le manque de plans et désapprouvait les méthodes des premiers insurgés qu’il combattit. La désolation, la guerre raciale, les meurtres et le pillage furent les seuls résultats visibles de la première insurrection. Ceci explique pourquoi une grande quantité de partisans de l’indépendance lui retirèrent leur soutien et ont préféré soutenir le vice-roi face au danger que supposait pour leurs vies, pour leur honneur et pour leur propriétés, le pas d’une foule sans tête (30). Néanmoins, ce serait lors l’héroïque assaut du fort du Cóporo, en 1814, qu’Iturbide confiera au général Vicente Filisola son idée de réussir l’Indépendance sans verser du sang, en réunissant sous un même pavillon et les royalistes et les insurgés.

À gauche, pavillons et drapeaux de compagnie et de bataillon napoléoniens, modèles qui inspirèrent sans doute Iturbide dans l’élaboration du drapeau national mexicain.

A l’instar de Napoléon, Iturbide, dans sa condition de général invaincu dans les luttes contre l’anarchie et le brigandage, offrait non seulement la garantie d’une émancipation couronnée par le triomphe mais aussi une indépendance consommée dans l’ordre et dans le respect de la vie et des possessions de tous les Mexicains “en vertu de l’honneur qu’il savait imprimer dans tous et chacun de ses actes”, selon le référa Vicente Guerrero lui-même en expliquant la raison pour laquelle il s’assujettit à son commandement et le reconnut comme Chef, Libérateur et Empereur. Abad y Queipo lui-même, visionnaire comme toujours, prédisait au vice-roi Calleja quelques années avant 1821 que le seul homme capable de faire l’Indépendance du Mexique était Iturbide: “ne vous étonnez pas qu’avec le temps il réalise la liberté de sa patrie”. (31)

Iturbide se présenta à la réunion de la Profesa, mais seulement pour se convaincre que la réaction anticonstitutionnelle provoquerait une nouvelle et encore plus sanglante guerre civile parmi ses compatriotes. La conspiration tomberait à l’eau bientôt, mais Iturbide prît son nouveau commandement comme Général des Armées du Sud avec un plan conçu par lui-même, destiné à rendre le Mexique indépendant de l’Espagne. Le mérite du grand génie iturbidiste consista dans le fait de savoir amalgamer les clameurs de la Patrie sans un esprit sectaire ou de faction dans un plan moderne, réalisable, conciliateur et pacifique pour tous; fondé sur les idées suivantes: L’Indépendance absolue de l’Espagne, l’établissement d’un nouvel empire souverain, la vigueur d’un ordre constitutionnel moderne propre et caractéristique qui établît les limites au pouvoir et garantît les droits de l’homme, la protection de la Religion Catholique avec les droits de l’Eglise, l’Union de tous les habitants du nouvel empire et la plus absolue égalité juridique entre ses habitants, sans importer leur origine ethnique, économique ou sociale: créoles, espagnols, métisses, indiens, castes, nègres et asiatiques.

Le plus remarquable de ce plan était sa signification politique, puisque, loin de s’écarter de la voie constitutionnelle, ou de la refuser, il exigeait une Constitution propre. En outre, Iturbide conçut lui-même un projet politiquement viable et admirable qui conjuguait toutes les volontés et répondait aux aspirations générales de paix, avec une vision idéologique qui plongeait dans l’admiration les polémistes mexicains de son temps: “En lisant Pradt, qui s’est vendu très bien en paragraphes à Puebla, on constatera que le sérénissime sieur Iturbide sût profiter de sa lecture et de celle d’autres de sa stature, du temps, et de l’ordre des choses ; aussi est-il digne des plus grands éloges” (32).

Le Libérateur du Mexique déploya une habile campagne diplomatique et épistolaire qui, dans un laps de six mois, et sans versement de sang, obtint ce que dix ans de guerre civile désastreuse n’avaient réalisé. Le Plan d’Iguala était à ce point bien réalisé, qu’il réussit l’adhésion pratiquement de tous les commandements et de toutes les troupes royalistes et insurgées avec lesquels Iturbide, qui accepta le titre de Premier Chef, forma l’Armée Impériale des Trois Garanties, donnant ainsi naissance à l’Armée Mexicaine.

Le 24 février 1821 un drapeau tricolore conçu par Iturbide, très similaire aux drapeaux napoléoniens, (incarnant les couleurs blanc, vert et rouge, avec une modification ultérieure dans l’ordre plus l’inclusion de l’aigle impérial mexicain) pourvu de trois franges en diagonale et d’une étoile de six branches dans chacune d’elles, ondoya, représentant depuis lors les Trois Garanties consacrées dans le Plan d’Iguala, principes qui furent jurés ce jour-là, et sur lesquels était fondé le nouveau pays: Le vert est l’Indépendance, le blanc, la pureté de la Religion Catholique, et le rouge, l’Union de tous; insurgés et royalistes, Mexicains et Espagnols, blancs, diverses castes et indiens.

Acte d’Indépendance de l’Empire du Mexique

Les arguments pour justifier l’Indépendance furent établis par Iturbide dans des termes très conciliateurs, et qui révèlent un bagage philosophique propre ainsi que l’influence de Napoléon et de Pradt: “Les nations qui se disent grandes dans l’extension du globe, furent dominées par d’autres; et jusqu’à ce que leur lumières ne leur permirent de fixer leur propre opinion, elles ne s’émancipèrent point… [mais une fois] les populations et leurs lumières accrues,… [surmontés] les dommages que génère la distance du centre de leur unité, et que déjà la branche est égale au tronc, l’opinion publique et l’opinion générale de tous les peuples est celle de l’Indépendance absolue de l’Espagne et de toute autre nation(33).

 
Juan O’Donojú (1762 -1821), dernier vice-roi de la Nouvelle Espagne, signe les Traités de Cordoue avec le Premier Chef de l’Armée Impériale des Trois Garanties: Augustin d’Iturbide.

Lorsqu’en août 1821 le nouveau vice-roi Juan de O’Donojú débarqua à Veracruz, il accepta le fait consommé et signa avec Iturbide les Traités de Cordoue, qui reconnaissaient l’Indépendance.

Le 27 septembre fut le jour le plus heureux et glorieux dans l’histoire nationale du Mexique. L’armée Trigarante fit son entrée triomphale dans la capitale au milieu de la joie de la population, et le 28 septembre l’Acte d’Indépendance de l’Empire Mexicain fut, finalement, proclamé formellement. Ce fut ainsi que le pronostic de Humboldt, le rêve de Napoléon et le souhait de Pradt devenaient une réalité: Un empire, l’Empire Mexicain, établirait ses limites depuis l’Orégon, le Mississipi et les Antilles jusqu’au Panama. Trois ans plus tard, dans ses mémoires, le Libérateur du Mexique se rappelait encore avec fierté: “Six mois suffirent pour défaire le nœud serré qui reliait les deux mondes. Sans sang, sans incendies, sans vols ni déprédations, sans malheurs et pour une fois sans pleurs et sans deuils, ma patrie fut libre et transformée de colonie en grand empire(34).

 
Entrée pacífique et festive d’Iturbide avec l’Armée Trigarante dans la capitale le 27 Septembre 1821: Jour de l’Indépendance de l’Empire Mexicain.

Le fait que le Mexique se construisît comme un empire doit être souligné. Le système de gouvernement prévu et accepté de tous fut la Monarchie Constitutionnelle, mais le monarque acquît le titre d’Empereur de la même manière que cela se produisit au Brésil. Les énormes dimensions du territoire étaient un argument valide pour justifier la dénomination ainsi que l’indubitable influence de Napoléon le Grand qui, en 1804, établit et éleva la Nation Française au rang d’un Empire monarchique constitutionnel. De son initiative des possibilités s’ouvrirent qui permirent d’établir des empires nationaux tout au long du monde occidental. Finalement, l’État major de la région du royaume du Guatemala déclara son indépendance et manifesta sa volonté de s’intégrer à l’Empire Mexicain naissant, le 2 janvier 1822, avec l’incorporation du Guatemala, le Nicaragua, l’Honduras, le Costa Rica et El Salvador.

Dans les plans à Iturbide l’incorporation de Cuba, Puerto Rico et Saint-Domingue est même envisagée, dans le but de construire un empire immense de quatre millions de kilomètres carrés, qui serait le maître du Golfe du Mexique et de la mer Caraïbe, à quoi s’ajouterait une très vaste côte dans le Pacifique, qui s’étendrait du nord de la Californie jusqu’au Panama. Avec une grande vision, Iturbide entretint une communication constante avec ces provinces afin de fortifier une union qui paralysât le démembrement et mît fin à l’expansionnisme étasunien, déjà manifeste.

Les premiers rapports reçus aux États Unis sur l’Indépendance du Mexique et son auteur furent transmis fidèlement au Secrétaire d’Etat par l’agent extraordinaire James Smith Wilcox. Malgré qu’il était un agent au service de son gouvernement, Wilcox s’obstina à narrer en tant que témoin oculaire la situation qui était vécue dans l’Empire sans préjugés ni contre-vérités (ce que ne feraient pas ceux qui le succéderaient dans cette tâche) afin que son pays reconnût immédiatement le Gouvernement du Mexique: “Monsieur, l’amour envers mon pays, source de chaque sentiment noble et de toute action généreuse, m’induisent à me mettre en contact avec vous, pour informer le Président, et en tenant en compte le bénéfice qui peut en résulter pour le gouvernement et pour les citoyens des Etats Unis, des nouvelles suivantes, circonstancielles et exactes de l’heureuse rébellion qui s’est développée dernièrement dans ce royaume de la Nouvelle Espagne qui, avec la bénédiction de Dieu, s’est terminée dans la plus complète et absolue émancipation grâce à l’intrépidité, le courage et l’effort de son chef patriotique, le général don Agustín de Iturbide” (35). Dans sa qualité de témoin oculaire des faits qui par ailleurs rencontra le premier Ministre de Relations extérieures du Mexique, Wilcox se montre ému dans son rapport; en faisant l’éloge de la manière pacifique et patriotique du mouvement il va même jusqu’à proclamer, à la surprise de ses chefs: “Plus mon admiration croît plus je me sens tenté d’exclamer que l’Amérique a produit deux des plus grands héros qui ont existé: Washington et Iturbide(36).
Allégorie du couronnement de S.M.I. l’Empereur Augustin I, célébré à la Cathédrale de Mexico le 21 juillet 1822.

Après un si grand éloge pour la gloire du Mexique, et pour la crainte des Etats Unis, Wilcox réfère la joie du peuple mexicain par rapport à son Libérateur et la réticence de ce dernier pour accepter la couronne qui, depuis le départ déjà, on lui proposait. Il termine son rapport avec l’annexe d’une copie traduite à l’anglais des Traités de Cordoue où se scellait l’Indépendance du Mexique.

Nous devons ajouter à ce qui précède que face au concept de noblesse propre de l’Ancien Régime, Iturbide établit la primauté d’une nouvelle noblesse reconnue non sur la base de l’hérédité, mais en vertu du mérite et de la vertu personnelle. Pour cela, le 21 février 1822, il institua la Nacional y Distinguida Orden Imperial de Nuestra Señora de Guadalupe, distinction avec laquelle l’identité nationale était réaffirmée et l’on accomplissait l’esprit de la justice, en conférant la due reconnaissance et en récompensant la valeur individuelle des Mexicains.

Augustin I fut proclamé empereur dans la nuit du 18 mai 1822, même jour de la proclamation impériale de Napoléon le Grand. Comme lui, le Libérateur du Mexique bénéficiait de trois légitimités irréfutables: Constitutionnelle, Pontificale, et Populaire. Sur nos images nous voyons Napoléon I lors de son couronnement comme Roi d’Italie, par Appiani; à droite, Augustin I en manteau impérial. Dans ce tableau comme dans tant d’autres de facture mexicaine nous observons l’évidente influence napoléonienne dans l’inspiration des artistes de l’époque.

La geste libératrice s’achèverait une nuit de mai 1822: lorsqu’on apprit que les Cortès espagnoles ne reconnaissaient pas l’Indépendance du Mexique en réfutant les Traités de Cordoue et face au mépris de Ferdinand VII. A ceci s’ajoutait l’interdiction que ce monarque fît à ses parents d’accepter la couronne mexicaine, tandis que Metternich étendait la même proscription à la Maison d’Autriche; l’histoire fît alors un tour juste et insoupçonné. Le peuple et l’armée, unis comme ils ne devaient plus jamais l’être par la suite, affluèrent au Palais d’Iturbide dans la nuit du 18 mai en répétant le même cri que les foules avaient clamé à Puebla depuis le 2 août 1821: “Vive Augustin Premier, Empereur du Mexique”.

Le Congrès se réunit pour délibérer, et par voix de majorité nomma le Libérateur premier Empereur Constitutionnel du Mexique. Quelques jours plus tard, la décision serait ratifiée, cette fois à l’unanimité.
Ce sera le 21 juillet 1822, au milieu du faste et de l’enjouement d’une nation reconnaissante, qu’il sera couronné sous le titre d’Augustin Premier, par la Divine Providence, Empereur Constitutionnel du Mexique. Iturbide, tout comme Napoléon, n’eût jamais le souhait personnel ni le besoin de ceindre la couronne de l’Empire Mexicain; il la refusa depuis toujours. Nonobstant, celle-ci lui fut imposée par le peuple en vertu de la même raison que Francisco Bulnes sied avec tant d’autres historiens nationaux et étrangers: “Iturbide fut empereur par la volonté unanime du peuple… Il était l’orgueil national devenu chair”. (37)

Les paroles qu’Iturbide prononcera dans sa célèbre harangue civique du 27 septembre 1821 acquéraient un sens encore plus grand au moment de son couronnement. Elles étaient une espérance mais au même temps un avertissement, dans le plus pur style des adieux de Fontainebleu: “Mexicains: vous êtes déjà en situation de saluer la Patrie Indépendante, ainsi que je vous l’annonçai à Iguala… Vous savez à présent le moyen d’être libres; c’est à vous de choisir d’être heureux”.

 

ÉPILOGUE ANECDOTIQUE: L’HÉRITAGE VIVANT

Nous devons obéir à notre destinée;
tout est écrit dans les cieux
”.
Napoléon.

 
Armoiries de l’Empire Français (1804), précédant celles de l’Imperio Mexicano (1821).

La voix terrible qui résonna à Dolorès, comme l’évoqua Lucas Alamán, fut éteinte par le cri noble du génie qui proclama la véritable Liberté à Iguala: Iturbide, en suivant Napoléon comme l’esprit dominant de son temps, garantît l’égalité de tous les Mexicains sous la Loi, il supprima l’esclavage et l’inégalité raciale, il établit une division de pouvoirs lorsqu’il pût facilement retenir le pouvoir en sa personne, il installa les bases d’une démocratie à travers le plébiscite ou la consulte interne aux provinces lorsque celles-ci n’avaient jamais été tenues en compte, il proposa un système électoral adroit pour ces dernières en seyant les bases que seul l’esprit de faction postérieur à sa mort ont refusé de voir au Mexique, contrairement à l’étranger. En outre, il instaura une Monarchie constitutionnelle modérée, en devançant dans cet aspect et dans tout ce qui précède l’Europe et l’Espagne elle-même, qui se targuait d’être libérale.

Lorenzo de Zavala rend justice en indiquant que le vœu d’Iturbide, tout comme celui de Bolivar: “fut de se proposer comme modèle l’homme extraordinaire qui venait de disparaître à Sainte-Hélène(38). S’il est un homme au Mexique qui fut capable de concevoir et de réaliser une politique en accord avec le moment historique et les intérêts légitimes des peuples hispano-américains, celui-là fut le Héros d’Iguala. Il arrive à William Spence Robertson, qui en bon étasunien n’est pas précisément un apologiste du Libérateur-Empereur du Mexique, d’avouer que ce dernier bénéficie de titres qui lui permettent d’occuper une place parmi les hommes les plus remarquables de son époque, et le range à la hauteur d’une galaxie de ses contemporains: John Quincy Adams, James Monroe, Metternich, Simon Bolivar, George Canning, José de San Martín, Chateaubriand, le Tzar Alexandre I et, bien entendu, Napoléon lui-même. (39)

 
Fraternisation de l’époque entre le Mexique et la France: Augustin I Libérateur, et Napoléon I le Grand dans son cabinet de travail, par Jacques-Louis David.

Son emploi de la diplomatie à travers sa personne ou même via la parole écrite demeure merveilleusement sis dans ses Trois Garanties, dans l’élaboration du Plan d’Iguala et dans la signature des Traités de Cordoue, à tel point qu’ils éveillèrent l’admiration parmi les hommes de son temps. Sans doute auraient-ils émerveillé et réjoui Napoléon à Sainte-Hélène autant que les historiens académiques d’aujourd’hui. (40)

On a voulu comparer Napoléon à Louis XIV ainsi qu’Iturbide à Napoléon afin de diminuer du mérite à tous les deux. Cependant, une telle comparaison, loin de diminuer la gloire de l’un et de l’autre, contribue en réalité à leur donner un plus grand éclat. Napoléon et Iturbide ont crée à partir du néant: ils forgèrent un ordre nouveau, ils créèrent des institutions et un système propre sans l’hériter de personne, ils construisirent sur les ruines, édifièrent sur des décombres et éteignirent les cendres qui brûlaient encore, en imprimant leur gloire et leur cachet personnel autant dans l’œuvre de leur mains comme sur ceux qui ont collaboré à l’érection de celle-ci.

À cause de ceci, les Etats Unis, contrairement à l’Angleterre et au reste de l’Amérique, ne célébrèrent pas l’œuvre et le génie du Libérateur du Mexique: ils la virent avec crainte et mésestime. Iturbide leur rappelait Napoléon dans tous les sens, selon ce qui découle des conversations entre Thomas Jefferson et le Président James Monroe, car ils savaient qu’un tel homme, soit comme Premier Chef, comme Régent ou comme Empereur, serait non seulement un obstacle pour les plans expansionnistes qu’ils ourdissaient sur le Mexique et Cuba, il leur apparaissait également comme une menace pour leur intégrité territoriale et leur système de gouvernement. (41)

L’Empire Napoléonien, et ce qui plus est, l’ère Napoléonienne, fut l’ère des gestes libératrices. Aussi, il refléta la lutte acharnée entre la permanence de ce qu’il y avait de pire dans le système féodal européen et les meilleurs idéaux des Lumières. L’Ancien Régime prévalut sur l’homme qui eut le courage de l’effacer, mais sa victoire fut éphémère: même du loin d’un rocher qui fut sa prison et son échafaud, même après sa mort, l’esprit visionnaire d’un seul homme avait triomphé en vérité, car il avait blessé de mort le despotisme et la tyrannie, en signalant le chemin à suivre pour les peuples. La Liberté ne put être effacée. Même dans l’exil, Napoléon était convaincu qu’après son trépas les idéaux démocratiques de la Révolution française triompheraient et que son nom serait le symbole même de la lutte pour les droits de l’homme. Ceux qui furent ses vainqueurs n’empêchèrent pas la propagation de ses idées et de son souvenir; ceux qui le suivirent, autant dans le Vieux que dans le Nouveau Mondes, adoptèrent ses institutions, ses symboles, et en embrassèrent l’esprit même après que le soleil se fût couché sur Sainte-Hélène, puisqu’ils étaient la meilleure garantie de l’ordre, de la paix et du progrès, même de nos jours.

El Emperador Napoleón I.

NOTES:

1) Louis Napoléon III, Idées Napoléoniennes.
2) Quand le peuple français a proclamé Napoléon empereur, la France était si lasse des désordres et des changements continuels que la majorité n’a pas hésité à investir celui qui était à la tête de l’État de la dignité du pouvoir héréditaire. Napoléon n’avait aucune raison pour en avoir l’ambition. De même que l’opinion a d’abord souhaité réduire le pouvoir exécutif, lorsqu’elle le considérait hostile, de même a-t-elle demandé à l’augmenter, lorsqu’elle a constaté, avec satisfaction, que le pouvoir exécutif était, dans ce cas, tutélaire et réparateur.
3) Une fois mis en place, le système a très bien marché dans des pays comme l’Italie et la Suisse, mais a été un échec en Espagne.
4) Guadalupe Jiménez Codinach, México: su tiempo de nacer (1750-1821), México, Fondo Editorial Banamex, 2001, pp. 33-5.
5) David Brading, Auge y ocaso del Imperio español, México, Editorial Clío, 1995, p. 12.
6) Lors du sacre de Napoléon (événement qui est suivi par Simon Bolivar), l’abbé est maître de cérémonies. À cette occasion, Napoléon donna à son aumônier le titre de Baron de l’Empire avec une pension de 50 mille francs. Deux mois plus tard, il le fit nommer évêque de Poitiers. En 1805, Pradt accompagna l’Empereur en Italie et officia à Milan la messe au cours de laquelle Napoléon a été couronné roi de ce pays.
7) Montesquieu, Del espíritu de las leyes, México, Porrúa, p. 250.
8) Guadalupe Jiménez Codinach, México en 1821: el abate Pradt y el Plan de Iguala, México, Ediciones Caballito / Universidad Iberoamericana, 1984, pp. 70-71.
9) Dans cette phrase, en particulier, Pradt ne fait que citer directement le grand homme exilé à Sainte-Hélène, lorsqu’il dit: « S’il y a pire que la tyrannie d’un seul homme, c’est la tyrannie de plusieurs hommes ».
10) Fray Servando Teresa de Mier, prologue et notes d’Edmundo O’Gorman, México, UNAM, 1945, p. XXXVIII.
11) Instrucciones Catequistas de la Doctrina Cristiana. R.P. Fr Antonio de Jesús María, Definidor general, Misionero Apostólico, y Escritor general en su Religión de Trinitarios Descalzos. Madrid: Imprenta de Repullés, Plazuela del Angel. 1818. pp 110 y 111.
12) Luis Ruora Aulinas. El drama de los afrancesados. ¿Patriotas o traidores? Clío, 2007.pp 67-72.
13) Mariano Cuevas. Historia de la Nación Mexicana. Editorial Porrúa, 1987, p 391.
14) Cuevas, Ibidem, p. 395. Observons qu’au delà de son sens premier, le vocable “gato” (chat) est employé dans la langue colloquiale mexicaine pour désigner les domestiques. NdT.
15) Jacques Houdaille Gaëtan Souchet D’Alvimart: The alleged envoy of Napoleon to Mexico, 1807-1809.
The Americas, Vol. 16, No. 2 (Oct., 1959), pp. 109-131.
16) Le Moniteur Universel, París, diciembre 14, 1809.
17) Carlos Alvear Acevedo. Historia de México. Editorial Jus. 1994, pp. 209-211.
18) Causa instruida contra el Generalísimo D. Ignacio de Allende y Unzaga, 10 de mayo-29 de junio de 1811. Documentos históricos mexicanos, Colección Genaro García, INHERM, V: 60-61.
19) Luís Ruora Aulinas, op cit, p. 71.
20) “La Confédération Napoléonienne. El Desempeño de los conspiradores militares y las sociedades secretas en la Independencia de México” Guadalupe Jiménez Codinach en La revolución de independencia. Lecturas de historia mexicana. (Compilación de Virginia Guerrea). México: El Colegio de México, 1995, pp. 130-155.
21) Barry O’Meara, A Voice Of Saint Helena, Vol. I, p. 211. London, 4th Edition, 1822.
22) Montholon. History of the Captivity, Vol II. , pp. 471-472.
23) Emilio Ocampo, La última campaña del Emperador, Editorial Claridad, Buenos Aires, 2007. páginas 198 y 199.
24) Archivo General de Indias; Estado, 31 (50).
25) Cuevas, op cit, p. 473.
26) Herbert E. Bolton. General James Wilkinson as Advisor to Emperor Iturbide. The Hispanic American Historical Review, Vol. 1, No. 2 (May, 1918), pp. 163-180.
27) Rafael Heliodoro Valle. Iturbide: Varón de Dios. Artes de México, No. 146, año XVIII, 1971, p. 95.
28) Parte de virrey Apodaca, Conde de Venadito, sobre la situación de las Provincias Internas y proyectos de extranjeros contra ellas. 1819. Archivo General de Indias, Estado, 33(34).
29) La última campaña del Emperador, p. 343.
30) Enrique Sada Sandoval. Iturbide: ¿Libertador de México? Acequias. Universidad Iberoamericana. México. Año 5, Otoño 2001, No. 17, pp. 56-57.
31) De cette référence d’Abad y Queipo avec Calleja, on dit de ce dernier qu’une fois embarqué à Veracruz en destination de Cadix, on l’entendit dire que “le seul capable de mener à bout l’Indépendance de la Nouvelle Espagne était le colonel Iturbide”. Et quelques années après, lorsqu’il sût qu’Iturbide dirigeait le mouvement libérateur, il estima perdue la cause du roi. Mariano Cuevas. El Libertador: Documentos selectos de Don Agustín de Iturbide. Editorial Patria, México, 1947, p. 25.
32) Fray Juan de Quatemoctzin Rosillo de Mier, Manifiesto sobre la inutilidad de los provinciales de las religiones en América, Puebla, Imprenta de D. Pedro de la Rosa, 1821.
33) Jaime del Arenal Fenochio. Agustín de Iturbide. Colección: Grandes protagonistas de la Historia Mexicana. Editorial Planeta DeAgostini. México. 2002, p. 77.
34) S.M.I. Don Agustín I de Iturbide. A statement of some of the principal events in the public life of Agustín de Iturbide, written by himself. With a preface by the translator, and an appendix of documents. London: John Murray, Albermarle-Street. MDCCCXXIV, pp. 17 y 18.
35) James Smith Wilcox to the Secretary of State of the United States of America, Mexico, October 25, 1821. American State Papers, Index to Foreign Relations, Vol. VI.
36) Ibidem.
37) Enrique Sada Sandoval., op cit, p 58.
38) Enrique González Pedrero. País de un solo hombre: El México de Santa Anna. Vol. I: La Ronda de los contrarios. Fondo de Cultura Económica, México, 1993, p. 167.
39) William Spence Robertson. Iturbide of Mexico. Durham, N.C. Duke University Press, 1952, p. 314.
40) Entre estos figuran Timothy E. Anna, Brian Hamnett, Nettie Lee Benson, Jaime del Arenal Fenochio, Guadalupe Jiménez Codinach y Juan Balansó, entre muchos otros.
41) Pour cette raison même, ils se réservaient la tutelle du continent américain comme un clos de leur exclusivité, conspirant au Mexique contre l’Empereur ainsi qu’ils l’avaient fait préalablement en Argentine et au Chili contre le Libérateur José de San Martín; tout comme ils le feraient avec Bolivar: l’autre grand Libérateur, admirateur d’Iturbide et émule de Napoléon, qu’ils mèneraient à sa mort, non sans lui faire témoigner de la mort en vie de sa gloire: la Grande Colombie.