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LISTE
GÉNÉRALE DES
LAURÉATS DU PRIX MÉMORIAL
COMTE DE LAS CASES |
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| M.
Sánchez Segura lors
de la lecture de son essai à
la Capilla Alfonsina |
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ALFONSO
REYES (1889-1959) |
Alfonso
Reyes Ochoa naquit à
Monterrey, Nuevo León (Mexique),
le 17 mai 1889; il fit partie
du groupe d’écrivains
illustres fondateurs de l’Athénée
de la Jeunesse mexicain.
Après la mort de son père,
le général Bernardo
Reyes, en 1913, le jeune Alfonso
part en exile en Europe. Il réside
premièrement en Espagne,
et ensuite, pendant un bref séjour,
à Paris, où il exerce
des fonctions diplomatiques.
Par la suite, après s’être
consacré pendant un temps
pleinement à la littérature,
en collaborant à diverses
publications, il reprend le service
diplomatique en 1920, revenant
à sa France bien-aimée,
et en se déplaçant
ensuite en Argentine et au Brésil,
en qualité d’ambassadeur.
De retour au Mexique, il fut un
des membres fondateurs de l’actuel
Collège du Mexique,
dont il fut le Président.
Déjà connu à
l’époque comme «
l’Erasme américain
», il est nommé en
1957 Directeur de l’Académie
Mexicaine de la Langue.
L’œuvre, très
vaste, de Reyes, comprend la poésie,
la nouvelle, le théâtre
et l’essai, et est considérée
une des plus importantes de la
langue castillane contemporaine.
Parmi ses œuvres les plus
importantes soulignons la célèbre
Vision de l’Anahuac,
ou Iphigénie cruelle,
parmi plusieurs autres.
La France, deuxième patrie
de l’écrivain, a
reconnu notre « Mexicain
Universel », le nommant
Chevalier des Arts et des Lettres,
et Officier de la Légion
d’Honneur. |
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| Le
jeune Alfonso Reyes
dans son bureau |
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Nous
trouvons souvent, dans l’œuvre d’Alfonso
Reyes, des thèmes et des pensées liés,
de manière directe ou indirecte, à
l’histoire et à ses acteurs. Ses oeuvres
complètes, constituées de vingt volumes,
nous donnent à voir les facettes superposées
de l’historien, de l’érudit,
du penseur et du poète. Chez Reyes, le poète
et l’historien ne forment qu’un, liés
par une unité de volonté et de style.
Le thème de notre conférence nous
oblige à tenir compte de ces deux aspects.
C’est pourquoi nous partirons de la dualité
entre histoire et poésie, dualité
qui a retenu l’attention de Reyes à
différents moments de sa vie et de son œuvre,
et qu’Aristote décrit de la manière
suivante: «La différence entre le poète
et l’historien ne tient pas à ce que
l’un écrit en vers et l’autre
pas – car il serait possible de mettre Hérodote
en vers sans que cela cesse d’être de
l’histoire –, mais à ce que l’un
dit les choses telles qu’elles se sont passées
et l’autre telles qu’elles devraient
avoir eu lieu. C’est pourquoi la poésie
est plus philosophique que l’histoire, car
elle s’occupe avant tout de l’universel,
alors que l’histoire, au contraire, vise le
singulier» (Art poétique 9.
51ª 36-52ª 11). Reyes le poète,
comme nous le verrons, s’est approché
de l’historiographie à partir de sa
position d’écrivain. Ceci va imprimer
à son oeuvre un trait caractéristique
en ce qui concerne le thème qui apparaît,
jusqu’à présent, comme une énigme:
Napoléon l’homme. Nous allons assister
à un dialogue constant entre la poésie
et l’histoire. Nous allons partir d’un
texte de Reyes qui poursuit des fins historiographiques.
Le
texte a pour titre «Histoire d’un
siècle». Les érudits de
l’œuvre de Reyes y ont trouvé
des thèmes laissés de côté
par l’historiographie hispano-américaine
de l’époque. Sans vouloir engager
une polémique, nous dirons seulement
que nous croyons que l’historiographie
contemporaine, tout comme celle de son époque,
aurait beaucoup à gagner à s’intéresser
aux travaux de poètes tels que Reyes.
Nous tâcherons, au cours de cette conférence,
de tirer profit de ces caractéristiques
pour aborder le thème qui nous occupe.
L’œuvre de cet écrivain
prolifique foisonne de fenêtres ouvertes
sur l’histoire et il appartient au lecteur
d’en tirer profit. Le texte en question
a été conçu dans des
circonstances particulières qui ont
conduit l’auteur à le présenter,
au moment de sa parution en version intégrale,
comme un travail historiographique. Il s’agit,
en réalité, d’une compilation
d’articles où, poussé
par des circonstances particulières,
Reyes s’intéresse à l’histoire
récente. Ortega y Gasset lui ayant
proposé de collaborer dans le journal
El Sol de Madrid, il y aborde, parmi
d’autres thèmes, l’histoire
européenne du XIXe siècle. Le
but était clair: il s’agissait,
au fil de ces articles, de donner au lecteur
un aperçu des causes qui avaient conduit
à la première Guerre Mondiale.
Rédigés entre juin 1919 et janvier
1920, ils seront à l’origine
de la compilation qui portera le nom «Histoire
d’un siècle» et qui fera
l’objet de corrections et de révisions
successives de la part de l’auteur.
Dans ces articles, Reyes reprend les pensées
sur l’histoire récente que lui
avait inspiré son séjour en
France. Il y décrit un acteur privilégié
qui apparaît dès la Révolution
de 1789. |
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Louis
David - Etude pour un
portrait de Napoléon |
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Reyes a quitté
Paris pour l’Espagne en août 1914. Il
s’installe à Madrid le 2 octobre de
cette année-là. À partir de
là, et jusqu’en 1919, il «vit
grâce à sa plume, dans la pauvreté
et la liberté» (1) . C’est ainsi
que, poussé par les circonstances de son
exil en Europe, par une guerre qui allait transformer
la face du monde, et invité à aborder
ces thèmes, on retrouve «don Alfonso»
à contempler l’histoire en historien.
Les éléments précédents,
qu’il s’agisse des circonstances qui
l’ont poussé à réfléchir
au rapport entre histoire et littérature
ou de son intérêt concret pour les
événements historiques récents,
contribuent à expliquer la présence
de Napoléon dans l’œuvre d’Alfonso
Reyes. Nous nous en servirons pour tenter d’expliquer
ce que Napoléon a représenté
pour lui. En fait, ce dernier a inspiré à
Reyes une série de pensées et de sentiments
que nous découvrirons au cours de ce texte.
Napoléon apparaît comme un soleil autour
duquel gravitent une série de pensées
et d’émotions, et nous chercherons
à comprendre l’image que « don
Alfonso » s’est faite de ce grand homme.
Pour cela, nous nous intéresserons, comme
nous l’avons déjà dit, à
l’historien plutôt qu’au poète,
à Hérodote plutôt qu’à
Homère.
L’histoire
acquiert, chez Reyes, l’apparence d’un
drame, dont Napoléon ne sera pas le seul
personnage, car le drame se déroule tout
au long d’un siècle. La chute de l’Empire
qu’il a bâti imprime d’emblée
à la figure de Napoléon un sens tragique.
Une fois que celui-ci aura quitté la scène,
les «personnages» seront d’une
grande diversité: le Congrès de Vienne,
la Sainte-Alliance, la reconstruction de l’Allemagne.
Ils deviennent de plus en plus lointains au fur
et à mesure qu’avance le siècle.
Ces personnages, on le voit, se constituent autour
d’actions, de personnes, d’idées.
Le seul personnage individuel, c’est Napoléon
et son Empire. Les autres nous annoncent déjà
le XXe siècle et les vicissitudes qui vont
le caractériser. C’est donc la scène
et le prologue d’une tragédie que Reyes
va nous présenter. Il se fraie chemin à
travers les événements du siècle,
pour avancer vers un problème qui sera très
important pour lui: la modernité. Ce sujet,
la modernité et ses conflits, on le verra
naître, grandir et se développer, d’un
acte au suivant. C’est dans les événements
que Reyes en cherche la forme, changeante dès
le début. Ainsi nous met-il en garde : «
bien que l’on appelle moderne l’époque
qui commence à peu près avec la chute
de Constantinople (1453), la véritable modernité
des peuples –sauf pour quelques-uns uns, privilégiés
par l’intelligence ou la fortune– est
le résultat des trois grandes révolutions
qui ont eu lieu à la fin du XVIIIe siècle
: la révolution intellectuelle, la révolution
industrielle et la révolution sociale ou
Révolution française » (2) .
Les conséquences, les enfants de la modernité,
pourront être identifiés comme politiques,
sociales, économiques et intellectuelles
ou culturelles, selon le plan esquissé par
Reyes lui-même. C’est à elles
qu’est consacrée la plus grande partie
du texte. « Don Alfonso » apparaît
donc comme un intellectuel intéressé
par tous les aspects qui seront directement à
l’origine de son époque. Mais il y
a autre chose. En mettant sur scène les conflits,
les personnages qui définissent la modernité,
il nous permet de regarder vers le futur, mais également
de nous retourner vers le passé. C’est
pourquoi nous n’allons pas suivre pas, dans
cette conférence, le développement
de ces personnages et de ces conflits qui, de par
leur nature même, se projetaient à
leur époque vers l’avenir. Il est vrai
qu’ils ont été très importants
pour Reyes dans l’interprétation de
son époque et il faut ajouter, pour faire
justice à l’auteur, qu’en se
livrant à cette tâche, il avançait
une prise de position face à l’histoire,
l’esquisse d’une théorie qui
serait, pour certains, la plus avancée parmi
ses contemporains hispano-américains (3)
. Cette œuvre représente – comme
nous l’avons déjà dit –
une contribution à l’historiographie
mexicaine dans la mesure où elle porte l’attention
sur ses lacunes. Mais aussi important qu’il
soit, ce n’est pas là l’objet
de notre propos et nous n’avons pas l’intention
de porter la discussion sur ce terrain-là.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de nier les
vertus de l’historien. Mais c’est sur
un autre horizon, qui se dégage de la lecture
des textes eux-mêmes, que l’on s’attardera.
Il ne faut cependant pas s’imaginer que ces
deux horizons soient contradictoires. Reyes, après
tout, a cherché à bâtir des
ponts entre le passé et la modernité.
Nous allons nous attacher ici à chercher
dans son œuvre les références
au passé. Cela nous permettra de mieux apprécier
certaines caractéristiques auxquelles l’historiographie
moderne accorde peu de valeur. Le personnage dont
nous nous occupons, Napoléon l’homme,
est à cet égard emblématique.
L’existence de Napoléon a permis de
concilier des valeurs et des images de l’antiquité
avec la modernité naissante des peuples.
Ces valeurs et ces images apparaîtront pour
la dernière fois, car elles ne cesseront
de s’éloigner au fur et à mesure
que se développera le mode moderne.
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Baron
Gros- Les pestiférés
de Jaffa |
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| Napoléon
dans la grande Mosquée du Caire |
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Dans les premiers
chapitres, le texte reprend des « faits mémorables
», assumant une attitude proche de l’ancienne
vision de l’histoire, pour laquelle il y a,
derrière la narration historique, un choix
conscient et non pas une simple collection d’événements.
Dans le prologue, écrit en 1952, Reyes nous
éclaire sur ce point : « C’est
à toi que je m’adresse, homme simple
qui lis dans le journal les notes d’un lecteur,
prises pour toi. Tu cherches toujours à savoir
ce qui est arrivé la veille. Et s’il
arrive que tu le sais déjà, pourquoi
ne pas s’en rappeler et en parler ensemble?
» (4). L’expression « la veille
» fait référence à l’histoire
récente, contemporaine, et « s’en
rappeler et en parler ensemble » est une invocation
de la Mémoire et de sa fille Clio, muse de
l’Histoire. Le fait de rendre certains événements
mémorables, ceux qui en valent la peine,
est l’une des caractéristiques les
plus remarquables de l’historiographie ancienne
(5). Ces événements ne sont pas mémorables
parce qu’ils appartiennent au passé,
et qu’ils deviendront un objet d’étude
abstrait, mais parce que ce sont des faits marquants
quant à leur dimension humaine. Voilà
pourquoi le point de vue de Reyes sur l’histoire
est dramatique, et voilà qui explique qu’il
parle de la Tragédie de Napoléon.
Notons que Reyes
part d’un événement qui aura
d’énormes conséquences. Dans
un article qui évoque une période
allant des batailles en Russie et la guerre des
nations jusqu’à son départ vers
l’île d’Elbe, il nous dit que
le XIXe siècle commence avec une tragédie
: la chute de Napoléon, le « soir de
Napoléon ». Les événements
qui y sont décrits, ainsi que les sept chapitres
suivants, illustrent ce que Reyes appelle «
sparagmos ou le dépeçage
du dieu dans les anciennes mythologies ».
Cet article est précédé de
deux autres, qui constituent en quelque sorte le
préambule au récit de l’histoire
du siècle, et dans lesquels l’auteur
cherche les aitiai, les causes, dans le
sens d’Hérodote, des événements
qu’il va décrire par la suite. Dans
les cinq chapitres qui suivent, la tragédie
arrive à sa fin, quand Reyes nous fait assister
au moment où Napoléon se rend aux
Anglais à bord du Bellérophon.
L’événement historique qui sert
de point de départ au récit débouche,
à notre avis, sur deux voies. D’un
côté, celle qui contemple les conséquences,
autrement dit, l’avenir historique proprement
dit et, de l’autre, celle qui conduit à
la création du mythe. Si j’ose parler
de deux voies, c’est parce que Reyes lui-même
les a perçues. L’une d’entre
elles est simplement évoquée –
la dimension mythique. L’autre sert de fil
conducteur au récit, guidant la barque à
travers le fleuve de l’histoire. Paulette
Patout, la grande spécialiste française
de Reyes, nous livre un commentaire d’une
grande valeur pour l’exégèse
du thème : « l’image de l’empereur
– nous dit-elle – est pour lui inséparable
du souvenir de Paris. Il nous donne une interprétation
de son ambition peu connue en France. D’après
Reyes, Napoléon aurait lui-même contribué
consciemment à la création de sa propre
légende. Il a été son propre
poète. » (6)
Napoléon
apparaît dans l’œuvre de Reyes
comme un héros, un mythe ancien qui émerge
quand la trame se sépare du tourbillon humain
qui l’entoure. L’auteur abandonne le
héros sur cette scène pour tourner
le regard, comme Hérodote, vers le monde
des hommes. Il décrit – suivant également
en cela le «père de l’Histoire»
– les traits humains du mythe, du héros,
qui se trouvent étroitement imbriqués.
L’énigme Napoléon est cependant
résolue, à mon avis, au moyen d’une
réponse indirecte. Reyes, en effet, se demande
: « Comment le mesurer? À la seule
portée militaire immédiate de ses
campagnes? Et son œuvre en tant que dirigeant
et qu’organisateur politique durant le Consulat?
Et son Code de l’Empire? Et le nouvel esprit
du siècle qu’il a porté à
travers le monde ? Et l’empreinte qu’il
a laissé dans l’histoire et dans l’imagination
des peuples ? (7)
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Bulletin
de la Grande Armée |
Une caractéristique
de sa prose nous rappelle la méthode d’Hérodote.
Pour Reyes, comme pour l’historien d’Halicarnasse,
le témoignage des Grecs possède une
valeur sans égal. Voilà pourquoi,
aux questions précédentes, ou plutôt
à la question Qui a été
Napoléon?, il répond avec les
mots de quelqu’un qui a vu et entendu les
traces du météore. Il cite Henri Heine
qui, de passage à Paris en 1832, écrivait
: « Napoléon est pour les Français
un mot magique qui électrise et qui éblouit.
Mille canons dorment à l’intérieur
de ce nom, comme sous les colonnes de la Place Vendôme,
et si un jour ces mille canons se réveillaient
les Tuileries se mettraient à trembler. De
même que les Juifs s’abstiennent de
prononcer le nom de leur Dieu, de même est-il
rare qu’on nomme ici Napoléon. La plupart
du temps, on dit « l’Homme ».
Mais son image est présente partout –
en estampe ou en plâtre, en métal ou
en bois –, et apparaît à toute
heure. Sur les boulevards et au coin des rues, des
orateurs célèbrent « l’homme
», des chantres évoquent ses prouesses.
Hier soir, en allant chez moi, passant par une ruelle
sombre, j’ai vu un enfant d’à
peine trois ans assis par terre à côté
d’une bougie allumée. Il chantait comme
il pouvait un air qui vantait les gloires de l’Empereur.
À peine lui-avais-je mis un sou sur un mouchoir
que j’ai senti quelqu’un s’approcher
pour me demander l’aumône. C’était
un invalide. Il n’implorait pas la charité
de Dieu. Avec la ferveur d’un véritable
croyant, il me disait : –Un sou, au nom de
Napoléon ! » (8)
Ces phrases ont
été introduites dans le récit
historique pour évoquer une image, une sensation
sur le mythe, sur la légende. Le témoignage
est présenté de manière naturelle.
Non pas dans le dessein d’analyser la source
afin d’en établir l’objectivité.
Avant ce passage, Reyes vient de nous livrer l’opinion
d’un historien contemporain, qui ne nous permet
d’apprécier que certains aspects qui
laissent l’auteur insatisfait. L’historien
en question, A. Guérard, est à l’opposé
de l’état d’âme de Reyes,
et ce dernier, davantage poète qu’historien
– au moins dans un sens moderne – doit
se rapporter à l’impression d’un
autre poète pour s’approcher du mythe,
de la légende. Le témoignage de Heine
est vérace pour Reyes non seulement parce
qu’il s’agit d’une impression,
d’un portrait d’époque –
pourrait-on dire –, mais aussi parce qu’il
s’accorde avec sa sensibilité. De même
que les allusions à des mythes, le fait d’avoir
recours au témoignage d’autrui, quand
on n’a pas eu soi-même la possibilité
d’assister à un fait, est un trait
de la méthode conçue par Hérodote.
Les deux traits sont présents dans cet échantillon
de sa prose.
Compilateur de livres, comme
il se qualifie lui-même dans le prologue
de son oeuvre, Reyes a plongé dans
l’œuvre de Talleyrand, de Metternich
et, bien entendu, dans le Mémorial
de Sainte-Hélène. Il
connaît les œuvres de Stendhal,
la Vie de Napoléon de Chateaubriand,
Bonaparte et les Bourbons, l’œuvre
de Thiers, l’Histoire de la Révolution
française, ainsi que l’Histoire
du Consulat et de l’Empire, entre
autres. Mais, ce qui est plus important,
c’est qu’il parvient à
en extraire les images, les idées
justes qu’il juxtapose avec virtuosité
dans sa prose. Son travail d’historien
et de poète n’est pas troublé
par son érudition soignée.
Autrement dit, sa sensibilité poétique
continue à guider sa plume et son
esprit.
« Don Alfonso » éprouve
une vive admiration pour Napoléon.
Ses lectures, ainsi que l’intérêt
qu’il porte à l’histoire
récente de la France en sont, en
partie, le reflet. Cette admiration remonte
à son enfance. A ce propos, Alicia
Reyes nous dit dans le texte mentionné
que “don Alfonso” signait ses
lettres d’école sous le nom
de “commandant en chef des armées
de Napoléon.” Son admiration
commence à germer sous l’influence
de son père, le général
Bernardo Reyes. Lorsque, le 10 août
1920, poussé par les circonstances,
il quitte Mexico pour l’Europe, il
porte avec lui des souvenirs et des objets
qui lui sont chers. Sa femme et son fils
l’accompagnent, ainsi qu’une
médaille en or avec le buste de Napoléon,
un cadeau de son père. Quelques années
plus tard, évoquant ce voyage dans
son texte « Histoire documentaire
de mes livres », il dira : «
Napoléon s’est lancé
avec moi à la conquête du monde.
» Il me semble que des éléments
tels que ceux-là sont ceux qui expliquent
le mieux son intérêt et son
admiration pour Napoléon. Ils sont
apparus avant qu’il n’ait eu
l’occasion ou le besoin de s’occuper
de thèmes politiques et sociaux en
rapport avec l’histoire de France
et du monde. Comme pour les grands historiens
de l’Antiquité, c’est
le thème qui est venu à lui,
et non le contraire.
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Ingres
- Napoléo Premier
Consul à Liège |
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Reyes a défendu
l’idée peu répandue à
son époque, mais également aujourd’hui,
que Napoléon a été «
son propre poète », idée qui
nous situe dans une perspective où l’Homme
acquiert une dimension mythique et légendaire.
Or ces dimensions sont les plus poétiques.
Ce sont elles qui, d’après Aristote,
nous rapprochent de l’universel et du philosophique.
Nous avons recherché, dans le texte évoqué
plus haut, les passages où cette idée
trouve ses racines. Le texte nous livre une image
de Napoléon qui tend vers l’universel,
dans sa double dimension historique et mythique.
L’homme, dans ce qu’il a d’individuel,
trouve également une place dans l’œuvre
de Reyes. Pour approfondir
cet aspect-là, nous allons commenter un texte
singulier et différent, à bien des
égards, du texte précédent.
Dans ce texte, les grandes périodes de l’histoire
sont laissées de côté et l’auteur
se rapproche davantage, comme nous l’avons
laissé entendre, de la dimension individuelle
du personnage. L’essai « Napoléon
Ier, orateur et journaliste » nous montre
l’envers du Napoléon que nous avons
décrit plus haut. Cet essai fait partie d’une
œuvre au titre révélateur : «
Portraits réels et imaginaires ». Napoléon
y apparaît pris dans une dichotomie qui parvient
à se fondre dans l’unité : le
réel et l’imaginaire, le mythe et l’histoire
ou, dit avec les mots de Goethe, la poésie
et la vérité. Il s’agit donc
d’un envers dans la forme. D’un côté,
le point de vue est plus historique, plus réel,
bien que le mythe ne soit pas oublié pour
autant. De l’autre, on observe l’individu,
on parle du héros et des traits qui le distinguent
ou qui le rapprochent d’autres héros.
Les deux côtés finissent cependant
par s’unir par leurs extrémités.
Le héros, l’individu, deviennent mythe
et retournent dans une époque antérieure
aux événements qui caractérisent
l’historiographie conventionnelle. Dans le
texte qui nous occupe, nous trouvons à nouveau
deux chemins, évoqués par le titre
lui-même. En tant qu’orateur, Napoléon
est un personnage proche des Anciens. En tant que
journaliste, l’homme devance les générations.
Reyes dira de lui qu’il est le précurseur
du journalisme moderne. Les opinions sur Napoléon
– nous dit-il – sont d’une diversité
telle qu’on en trouve même qui doutent
de son existence. Différentes interprétations
de la vie et de l’œuvre de Napoléon
l’homme font l’objet de discussions
et d’exégèses. Voilà
qui renforce sa condition légendaire. Rappelons,
à titre d’exemple, la polémique
qui oppose Stendhal à Chateaubriand au sujet
de sa véritable date de naissance. La mémoire
de Napoléon, réelle chez les uns,
moins chez les autres, déclenche chez Reyes
le thème lié à l’importance
des grands hommes pour l’histoire et pour
les peuples. Dans ce préambule, l’auteur
nous plonge dans une atmosphère qui rappelle
Plutarque. L’exemple d’un grand homme
sera utile pour l’éducation des autres.
Il discute avec Gracien de l’utilité
de ceux-ci. « En tout cas – dit-il –
l’utilité des grands hommes réside
dans le conseil de modestie que nous donne leur
vie. C’est pourquoi le précurseur Gracien,
se demandant s’il vaut mieux, pour l’homme
qui a de grandes qualités, de les mettre
à l’essai avant de prendre des risques
et de choisir ensuite, pour l’œuvre à
laquelle il consacrera sa vie, l’habit qui
lui va le mieux, nous lance ces vérités
: Je ne sais si un héros qui trouve l’habit
qui lui va, et avec lui sa plus grande qualité,
a de l’intelligence ou de la chance. Le cœur
gouverne chez certains Chez d’autres, c’est
la tête, et il est vain de vouloir choisir
entre le courage et l’intelligence. Mais le
problème –ajoute-t-il-, c’est
de trouver ce qu’on cherche. C’est pourquoi
les éminences sont rares... Il faut donc
que chacun puisse évaluer ses propres capacités.
» (9)
 |
Le
souper de Beaucaire |
Avec le recul, Napoléon
nous apparaît comme un grand personnage et
Reyes entreprend d’en expliquer la célébrité
en dressant le portrait du héros. Il mettra
à contribution, pour cela, la comparaison.
Prenant exemple sur le Mémorial de Sainte-Hélène,
et les paroles de l’Empereur lui-même,
ce qu’il retient de son personnage, comme
Plutarque, ce sont moins les grandes batailles que
les phrases, les gestes qui lui ont valu d’obtenir
la gloire à travers le monde. Reyes cite
le comte de Las Cases, dont le témoignage
apporte des éléments qui permettent
de se faire une idée de Napoléon en
tant qu’orateur. À ce sujet, Las Cases
dit : « L’armée d’Italie
a marqué un autre moment de son caractère.
Lorsqu’il en prit le commandement, son extrême
jeunesse exigeait de lui une grande réserve
et la plus grande austérité dans ses
manières. ‘Il était indispensable
–disait-il– d’agir de la sorte
afin de pouvoir commander des hommes bien au-dessus
de moi quant à l’âge. Ma conduite
là-bas a été irréprochable,
exemplaire. Je me montrais comme une espèce
de Caton, et c’est ainsi que j’ai dû
apparaître à tout le monde. J’ai
été, en effet, un sage, un philosophe.’
C’est avec ce caractère qu’il
s’est présenté sur la scène
du monde » (10) . C’est à partir
d’éléments tels que celui-là
que Reyes se rapproche de l’orateur. Afin
de nous livrer une vue d’ensemble du thème,
il cite le livre de Lanson, Histoire de la littérature
Française. L’éloquence
a eu une telle importance que Reyes dira : «
Napoléon gouvernait avec des mots. Ce fut
le dernier des grands orateurs révolutionnaires.
Il avait, face aux députés de la Montagne,
l’avantage d’être plus précis
et moins verbeux, et il inventa une formule nerveuse,
qui semblait être l’application littéraire
du commandement militaire. On le voit là
chercher dans le vague de ses premiers écrits,
puis la développer dans ses lettres (jamais
familières) et jusque dans les écrits
de Sainte-Hélène. C’est ce qu’il
y a de meilleur dans son œuvre, de la campagne
d’Italie jusqu’à Waterloo. Son
éloquence a été pour lui ce
que les chefs pour les démocraties athéniennes.
» (11)
|
Mémorial
de Sainte-Hélène |
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| L'Empereur
Napoleón dictant ses mémoires |
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Reyes décrit
ensuite l’évolution générale
de l’éloquence de cet orateur. Il se
concentre sur les expressions, les adjectifs, ce
que la rhétorique ancienne appelait lexis,
d’après la division proposée
par Dionysos d’Halicarnasse. Lexis
renvoie justement à la forme du discours,
ainsi qu’à l’ornement des mots
ou des phrases. Reprenant Lanson, l’auteur
affirme au sujet de sa rhétorique : «
Derrière une rudesse apparente, elle est
très ordonnée, classique... Au début,
les origines révolutionnaires de son éloquence
sont très évidents: les « phalanges
» républicaines, les « vainqueurs
de Tarquin », les « descendants de Brutus
et de Scipion », les « légions
romaines », « Alexandre », toutes
ces réminiscences de l’Antiquité
rapprochent Napoléon des autres orateurs
des assemblées françaises. Plus tard,
dans les harangues du Consul, dans celles de l’Empereur,
ces ornements emphatiques se feront rares. À
l’époque de la première campagne,
entre les « phalanges » et les «
Tarquins », on observe aussi des « hommes
pervers » qui viennent directement des sermons
de Robespierre. De même observe-t-on des réminiscences
de tel auteur latin. De Lucain, par exemple : «
Vous n’avez rien fait, puisqu’il vous
reste à faire.» (12) Mais Reyes note
qu’une évolution – et, par conséquent,
l’abandon de ces ornements – était
inévitable. Deux mots résument le
sens de cette évolution : clarté et
laconisme. Quant à la clarté, dans
un autre texte, l’auteur fait, à propos
de Quintilien, un commentaire qui vaut également
pour Napoléon. Quintilien – dit-il
– « souhaite que le ton général
du discours soit en accord avec le genre, la cause,
la circonstance, le public, le tempérament,
et préfère toujours la vigueur à
la déliquescence, l’orme regorgeant
de pampre ou l’olivier qui se plie sous les
tributs, au pré parsemé de lis...
Si la clarté se montre d’elle-même,
l’évidence consiste à faire
voir les choses ; il faut ensuite les « rendre
visibles » à la façon d’un
tableau, les énumérer de manière
à ce qu’elles ne semblent pas des faits
sans importance, les mettre en relief avec une emphase
qui extrait du mot plus qu’il ne semble contenir,
comme lorsque Napoléon a dit à Goethe:
Vous êtes un homme. Et tant mieux
si l’on y parvient avec cette simplicité
inexplicable, ce « trouver le mot juste »
propre des vieux styles grecs. » (13)
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Hillemacher - Goethe et Napoleón
1er en 1808 |
La phrase que nous
venons de citer a été prononcée
au cours de la rencontre entre Goethe et Napoléon
qui a eu lieu à Erfurt en 1808. Il se tenait
alors, dans cette ville allemande, depuis le 27
septembre, un congrès où l’on
cherchait à confirmer l’alliance entre
Alexandre 1er, tsar de Russie, et Napoléon,
alliés à l’époque contre
les Anglais. Le poète et l’empereur
avaient, l’un pour l’autre, une admiration
réciproque. Suite à cette rencontre,
le poète allemand recevrait de Napoléon
– qui lui a dit avoir lu Werther
plus de sept fois – la Croix de la Légion
d’Honneur. En citant ces propos de Napoléon,
ce que Reyes cherche à nous dire, c’est
que la clarté, ainsi que cette habileté
qui permet d’extraire de mots simples et conventionnels
une force inconnue ou cachée, sont des caractéristiques
de la rhétorique napoléonienne. Cherchant
à définir ce style et à le
mettre en rapport avec un autre élément,
le laconisme, qui apparaît comme la conséquence
logique de l’autre, Reyes dit: « Lanson
donne quelques exemples du laconisme napoléonien
et nous montre qu’avec l’attaque rapide
de la phrase, chaque mot semble une détonation
plus intense que la précédente. »
Ce sont ces éléments – clarté
et laconisme –, unis par leur force, qui constituent
le style de Napoléon l’orateur. C’est
ainsi que l’auteur décrit l’évolution
de l’éloquence napoléonienne
laquelle, naissant dans le fracas de la rhétorique
révolutionnaire, s’achemine vers sa
propre libération, comme il arrive à
tout artiste authentique, aboutissant, à
la fin, à un style austère, clair
et ancien. Ces images que nous montre Reyes nous
permettent de nous faire une idée de Napoléon
l’orateur. Mais qu’en est-il de l’écrivain?
L’écrivain, pour lui, semble être
lié à l’orateur. Nous avons
vu comment Reyes s’est intéressé
à l’éloquence. C’est comme
si l’œuvre écrite était,
la plupart du temps, le reflet de cette éloquence,
caractéristique que l’auteur cherche
à mettre en relief. Ou peut être cherche-t-il
à ne pas dissocier, dans son imagination,
le militaire, l’homme d’Etat, le héros
et l’Empereur, qui ont été une
seule et même personne. Napoléon n’est
pas, d’autre part, comme ces hommes politiques
qui, un jour, décident de consacrer leur
temps libre à la littérature. Reyes
est convaincu, et il l’affirme sans ambages,
que Napoléon a été un grand
écrivain. Mais ce n’est pas –nous
dit-il– dans la technique littéraire,
préjugé d’écrivains comme
Chateaubriand, qu’il faut en chercher la grandeur.
C’est la grandeur de l’écrivain
en tant qu’Homme qui confère de l’authenticité
à l’œuvre écrite, et no
l’inverse.
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Acte
de Promulgation du Code Civil |
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Reyes aborde encore,
dans ce texte, un autre thème: le journalisme.
Nous avons déjà évoqué
sur quelle voie ce thème nous conduit. Si
l’art oratoire nous fait tourner le regard
vers l’Antiquité, le journalisme le
fait vers le monde moderne. Ces deux tendances s’accordent,
néanmoins, avec le destin de Napoléon.
Le journalisme de l’époque a été
le terrain où s’est livrée une
autre grande bataille, une guerre. Le journalisme
de l’époque, tout comme les armées,
allaient connaître une évolution qui
les conduirait à ce qu’ils sont actuellement,
pour le meilleur et pour le pire. Napoléon
pouvait difficilement éviter ce rendez-vous
avec l’histoire. Mais il ne s’y est
pas rendu en tant que journaliste, du moins, pas
dans le sens strict du terme. Napoléon a
dû faire face aux calomnies de la presse.
« Tout le mal qu’on pourrait se donner
– disait-il – ne ferait que donner plus
de poids aux accusations qu’on voudrait combattre.
On ne cesserait de dire, si quelqu’un prenait
ma défense, qu’il en avait été
chargé et qu’il était payé
pour cela. Les langues maladroites de ceux qui m’entourent
m’ont parfois fait plus de tort que toutes
ces injures. Je ne pouvais répondre qu’avec
des faits : un beau monument ou une belle loi de
plus, un nouveau triomphe, devaient détruire
des millions de mensonges. Les déclamations
passent et les faits restent. » (14)
Il s’agissait
d’une guerre au point que, de l’avis
de Chaptal, on utilisait les journaux pour combattre
les Anglais. Napoléon rédigeait lui
même à cette fin, durant le Consulat,
les notes qui paraissaient dans le quotidien Le
Moniteur. Reyes aborde ce conflit. Il partage
avec l’Empereur l’idée qu’il
se fait des « langues maladroites »
qui l’entourent. C’est pourquoi il célèbre
qu’il s’occupe en personne des journaux.
Or, l’important, pour l’auteur, ce n’est
pas qu’il l’ait fait en tant que journaliste,
mais qu’il ait fait de ses écrits un
monument, une œuvre de plus. Pour aborder le
thème, Reyes cite une œuvre qui a pour
titre Napoléon journaliste, de A.
Périvier, ancien directeur du Figaro.
Plus qu’aux opinions de l’auteur, il
s’intéresse aux informations qu’il
y trouve. Il n’est pas convaincu par le point
de vue de cet auteur, pour qui « l’œuvre
de Napoléon, ses victoires passent au second
plan et s’éclipsent au fil des siècles,
sans doute pour faire passer au premier plan son
travail journalistique. » (15) Une telle tentative
est qualifiée par l’auteur de «
drôle de revendication ». Les informations
qu’il y trouve lui permettent, en revanche,
de décrire dans les grandes lignes cette
activité. Dès 1796, c’est-à-dire
à l’époque où Napoléon
est nommé commandant suprême de l’armée
d’Italie, « il demande au Directoire
– nous dit-il – de fermer les clubs
politiques, de fonder cinq ou six bons journaux
constitutionnels... Napoléon croit à
l’influence du journal ; il méprise
le journaliste à titre personnel. Il faut
confier à d’autres mains cette grande
force publique... La véritable importance
de ce travail journalistique –bien entendu–
tient à ce qu’il laisse apparaître
les intentions de la personne non journalistique
qui l’inspire. » (16) Quelques exemples
concrets permettent de comprendre les intentions
auxquelles fait allusion Reyes. En Égypte,
où il avait embarqué le 19 mai après
le congrès de Rastadt, Napoléon a
vaincu les mamelouks devant les pyramides le 21
juillet de la même année, et a fondé
le journal littéraire et d’économie
politique La Décade égyptienne.
Ce journal a accompagné la création
de l’Institut des Sciences et des Arts, dont
le siège était au Caire. Quelques
mois plus tard, le 29 août 1798, paraissait
le premier numéro du Courrier d’Égypte,
qui a donné naissance à l’égyptologie
moderne. Ainsi, la guerre contre le journalisme
de l’époque n’a pas eu seulement
pour objet de combattre les opinions malveillantes
de ses ennemis, mais de laisser une œuvre de
plus longue haleine, comme Napoléon lui-même
le disait. Reyes, d’autre part, ne partage
pas l’opinion courante de ceux qui proclament
la liberté de la presse, sans plus, liberté
qui avait, à l’époque, un sens
différent de celui qu’on lui prête
aujourd’hui. Son sens de la mesure lui permet,
en outre, de comprendre que cette idée puisse
donner lieu, et a donné lieu, à des
excès. Il ne reproche donc pas à Napoléon
d’avoir supprimé la liberté
de la presse. Il fait plutôt l’éloge
de cette mesure, la justifiant de la manière
suivante: « La censure est comme un couteau
; dans les mains de certains, il sert à ciseler
un saint en bois ; dans d’autres, il sert
à étriper son prochain. » Mis
à part qu’il s’en est servi comme
moyen de propagande pour son gouvernement, Napoléon
n’a pas utilisé la presse à
des fins mesquines, contribuant même à
les éliminer, du moins pour un temps. C’est
là l’opinion d’Alfonso Reyes.
Les deux faces opposant l’orateur et le journaliste,
Napoléon l’écrivain et l’Homme
d’action, se complètent et complètent
le tableau dressé par Reyes dans son texte.
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L'Empereur
Napoléon creusant un sillon à
Sainte-Hélène |
Nous avons recherché,
depuis le début de notre conférence,
les traits qui définissent le personnage
de Napoléon dans l’œuvre de Reyes.
Nous avons vu que celui-ci a commencé à
prendre forme à partir de l’admiration
précoce que Reyes lui portait. Nous avons
trouvé qu’il était peu satisfaisant
de limiter le thème à une question
d’historiographie moderne. En fait, nous avons
vu qu’une conception plus large de cette dernière,
partant des modèles de l’Antiquité,
s’étendant dans une ligne continue,
jusqu’à Eginhard et Charlemagne, permettait
de développer et d’expliquer, du moins
pour certains thèmes, le sens et la signification
de Napoléon dans l’œuvre de Reyes.
Cela ne veut pas dire qu’on nie l’importance
d’aspects tels que les thèmes matériaux
et sociaux de l’histoire, qui apparaissent
malgré tout dans l’œuvre. Certes,
Reyes considérait que les sujets de l’histoire,
ce sont les peuples, plus que les individus. Or,
dans l’œuvre que nous avons évoquée
au début, nous avons constaté que
la figure de Napoléon commençait à
se détacher en raison de son individualité
même. Il en résultait une situation
paradoxale, dans la mesure où un individu
qui allait définir le sort des peuples se
trouvait, en même temps, au milieu des forces
qui faisaient bouger les événements.
Le paradoxe s’explique si l’on tient
compte du fait que Reyes considérait que
les deux entités, les individus et les peuples,
comptaient chacune à leur manière,
dans un équilibre délicat. Le cas
de Napoléon nous a permis de faire une remarque
supplémentaire : la perspective qui s’ouvre
vers le mythe. Mais le mythe lui-même a été
forgé, créé par Napoléon,
l’homme, qui a été en fin de
compte le poète de lui-même, comme
le pense Reyes. Le mythe rejoint ainsi à
nouveau l’histoire des peuples, où
il grandit et se développe. Mythe et histoire
entretiennent donc un lien essentiel. Nous revenons
par là à notre point de départ:
la dualité poésie-histoire. Une approche
historiographique qui tient compte, comme l’a
fait Reyes, de cette dualité, plonge ses
racines dans l’Antiquité, période
où l’on vivait entouré de mythes.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui et
Napoléon, avec ses intentions et son existence,
est probablement le dernier homme à avoir
eu ces caractéristiques-là. Nous avons
voulu mettre en relief cette dimension car elle
se perd dans notre historiographie, qui avance dans
une autre direction. Notre société
est différente, et ses intérêts
aussi. C’est à partir de la lecture
des textes de Reyes que nous avons construit notre
discours. Si nous avons pu le faire, c’est
parce que ces textes, comme le dieu Junon, ont le
regard tourné aussi bien vers le passé
que vers le futur. Napoléon est le personnage
qui a rendu possible chez Reyes ce lien entre poésie
et histoire. Homère et Hérodote se
sont retrouvés dans son œuvre.
NOTES
1) Reyes Alicia,
Genio y figura de Alfonso Reyes FCE Mexico,
quatrième edition 2000, p. 69.
2) Reyes Alfonso, Historia de un siglo,
Obras completas (Oeuvres complètes) tome
V, FCE Mexico, première edition 1957, p.
17.
3) Girardot Gutiérrez Rafael, Alfonso
Reyes y la Historiografía in“Voces
para un Retrato”, FCE et UAM, Mexico 1990.
4) Obras completas, tomo V p. 13.
5) Martínez Lacy Ricardo, Historiadores
e historiografía de la antigüedad clásica,
FCE Mexico 2004, p. 47.
6) Patout Paulette, Alfonso Reyes y Francia,
El Colegio de México, Gobierno del Estado
de Nuevo León, Mexico 1990, p. 171.
7) Obras completas, tomo V p. 13.
8) Obras completas., tomo V p. 45.
9) “Napoleón I, orador y periodista”
in Retratos Reales e Imaginarios, Oeuvres
complètes, tome III p. 472.
10) Conde de Las Cases, Memorial de Santa Elena,
traduction de Juan G. de Luaces, Obras Maestras
editorial Iberia-J.Gil 1944, page 90.
11) Oeuvres complètes, tomo III p. 472.
12) Ibid.
13) Reyes Alfonso, “La antigua Retórica”,
Oeuvres compl'etes, FCE Mexico 1961 p. 517.
14) Comte de Las Cases, Memorial de Santa Elena,
traduction de Juan G. de Luaces, Obras Maestras
editorial Iberia-J. Gil 1944, page 116.
15) Oeuvres complètes, tome III p. 473.
16) Idem.