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EYLAU OU LE REGARD DE NAPOLÉON
 
Versión en castellano
Par Mme. Isis Wirth Armenteros
Représentante en Allemagne et en Suisse,
Conseillère spéciale de l'Institut Napoléonien Mexique-France pour les pays hispaniques
Article en Français
 
Napoleón visitant le champ de bataille d'Eylau, par le Baron Gros, 1807. Paris, Musée du Louvre.

Peut-être le célèbre tableau de Gros, « Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau », a t-il tout dit. C’est un des plus importants chefs-d’œuvre de l’artiste, primé au concours ouvert en 1807 et exposé au Salon de 1808, qui prélude un romantisme intense.

Le regard de Napoléon est la clé. Que voit l’Empereur? L’au-delà que seul lui percevait? Ou juste la désolation de la guerre, le prix de la victoire? Nous ne le savons pas. L’art, c’est la diversité de possibilités, l’ambiguïté.

Un regard si vaste et intrigant. Napoléon voit quelque chose que nous ne pouvons voir. En ce qui concerne « les regards » dans l’iconographie de l’Empereur, je préfère toutefois un autre, mais seulement avant que celui de Gros: c’est le regard du portrait de David en costume du Sacre qui se trouve dans la collection Thiers. Ici, il est autant proche que lointain. L’homme est autant palpitant que l’immortel. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’Empereur n’a pas aimé le portrait.

Au contraire, dans le tableau de Gros il y a seulement de l’éloignement et du métaphysique. Nous ne pouvons pas connaître ce que Napoléon voit, mais c’est grâce à ses yeux que nous touchons une partie de la substance de l’infini qui habitait en lui.

« Un père qui perd ses enfants ne goûte aucun charme à la victoire », écrit Napoléon le 12 février. « Quand le cœur parle, la gloire même n’a plus d’illusion », rajoutait-il. Est-ce cela, que le regard du tableau de Gros? Je ne le sens pas de cette manière. Napoléon regarde même au-delà de la gloire; celle-ci devient terrienne et précise. Là où Napoléon fixe ses yeux, c’est un endroit qui n’appartient pas à notre monde.

Certainement 20,000 Français furent mis hors combat. Les généraux d’Hautpoul, Desjardins, Corbineau, Dahlmann, Bonnet, Varé, ont été tués. Après la bataille (le 8 février 1807), Napoléon demeure sur le champ même jusqu’au 16 février. Il veut veiller par soi-même à l’évacuation des blessés.

Coignet, grenadier de la Garde, relate dans ses fameuses mémoires:

« C’était dans nos rangs, un épouvantable ravage. Bien que nous eussions les pieds dans la neige ou sur la glace, nous ne songions guère au froid; il semble même que cette température si rigoureuse excitait notre courage. Mais quelle position affreuse! Rester, pendant deux heures, immobiles, attendant la mort sans pouvoir se défendre, sans pouvoir se distraire. De tous côtés les hommes tombaient, et des files entières disparaissaient (…) Les boulets et les obus finirent par défoncer la glace, notamment dans la portion du lac qui est la plus rapprochée d’Eylau. Un grand nombre de chasseurs à cheval disparut dans ce gouffre, quand l’Empereur se décida à nous faire faire un mouvement (…) Mais tout cela n’était rien au prix des désastres que l’armée éprouvait sur des autres points. À la droite, presque en face de nous, le quatorzième de ligne fut taillé en pièces. Les Russes pénétrèrent dans le carré formé par ce régiment, et ne firent pas un prisonnier; ils sabrèrent jusqu’au dernier homme (…) Nous poussâmes des cris frénétiques: En avant! Vive l’Empereur! En avant! En avant! Napoléon se décida à engager le deuxième régiment des grenadiers à pied et un régiment de chasseurs de sa Garde, sous la conduite du général Dorsenne. Ils se précipitèrent sur la garde impériale russe, à la baïonnette, sans tirer un seul coup de fusil (…) En même temps, l’Empereur lança deux escadrons de grenadiers et deux escadrons de chasseurs à cheval de la Garde. La charge fut tellement impétueuse que les grenadiers traversèrent complètement les lignes de l’armée russe (…) Ils perdirent quelques hommes qui furent démontés, faits prisonniers et conduits à Königsberg; mais le gros des escadrons arriva près de nous, en bon ordre, couvert de sang et de gloire. Ces efforts prodigieux arrêtèrent les progrès des Russes et calmèrent leur fureur. Il était temps. Le courage de nos troupes était à bout. Sans la Garde, elles eussent peut-être succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de bataille, mais nous ne le gagnâmes pas, et le soir, l’Empereur a dit à Dorsenne: “Tu n’as pas plaisanté avec mes vieux soldats, je suis content de toi. Les Russes sont battus; malheureusement nous avons trop souffert”. »

Cette émouvante photographie montre l'endroit où le 14ème Régiment de Ligne fut exterminé par les russes

Il faut avoir en considération que l’affrontement se déroule entre une armée française incomplète et, en revanche, une armée russe complète.

Les Russes, sous le commandement de Bennigsen, étaient encore 60,000 même après la persécution qui suivit à Allenstein. En plus, ils attendaient un corps prussien de 10,000 hommes.

L’armée française, très affaiblie par les marches des jours précédents, compte à peine 55000 hommes. L’artillerie n’atteint pas 200 pièces. Le corps de Ney, avec presque 10,000 hommes, est attendu mais n’arrivera qu’à la fin de la journée. Napoléon aura 40,000 hommes à opposer aux 60,000 Russes.

Ney, par la gauche; Davout arrivera par la droite. Bennigsen le sait, et il va lancer sa propre droite, commandée par Tuczkov, qui commencera son mouvement dès les premières heures du 8 février. Davout attaque. À 10 heures du matin, Napoléon pense que c’est le moment de « créer l’événement »: il ordonne à Augereau de se porter sur le centre russe. Augereau, malade, porte ses divisions au sud du cimetière d’Eylau. L’artillerie se trouve déjà là en position. Mais il arrive à ce moment cette fameuse tourmente de neige d’Eylau, « si épaisse qu’on ne distingue pas à deux pas », selon le Bulletin du 9 février. Et le vent vient de l’Est: la neige tombe dans les yeux des Français, qui perdent leur direction et se trouvent en plein centre russe…

Napoléon décide de lancer la cavalerie de Murat. La canonnade ne cesse pas. En raison du sol gelé, elle se révéla très meurtrière. Au lieu de s’enfoncer dans la terre, les boulets rebondissaient, éclataient en aggravant les dégâts. L’Empereur donne l’ordre au colonel Lepic de charger avec six escadrons de grenadiers de la Garde, suivis par les chasseurs à cheval. Les grenadiers resteront ainsi près d’une heure sous le feu avec un courage unique: celui de la Garde.

Lorsque, en face des boulets, par instinct ils courbaient l’échine, Lepic leur criait:

« — Haut la tête! La mitraille n’est pas de la merde! »

Cette action entrera dans la légende sous le nom de « charge des 80 escadrons ». Autant que la phrase que Napoléon cria à Murat, immobile à cheval près de lui et qui attendait l’ordre de lancer la cavalerie:

« — Eh bien, nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là? ».

La réponse de Murat, prenant la tête de ses escadrons, en hurlant:

« — Chargez, tout cela est à moi! ».

Ce choc de titans fut une des sommets de la carrière de Murat, peut-être sa charge la plus fantastique. L’attaque russe fut arrêté. Mais les grenadiers du tsar restaient debout et commencèrent à mitrailler dans le dos les Français que Murat était en train de rallier. Alors, Napoléon ne veut pas continuer à garder en réserve la cavalerie de la Garde et ordonne à Bessières de dégager son ami Murat.

C’est un Bessières déchaîné qui traverse le centre russe à trois reprises.

Lepic, lui à nouveau, s’avança si loin qui fut entouré de cavaliers russes. Un officier parmi eux l’invite à se rendre:

« — Regardez un peu ces figures-là si elles veulent se rendre », fut la réplique.

Il retraversera encore autre fois l’armée russe, mais laissera là la moitié de ses hommes.

On ne peut pas oublier les grenadiers de la Garde, conduits par le général Dorsenne, déjà mentionné par Coignet. Cette charge à la baïonnette, en face, sans un tir…

Le centre ennemi est ébranlé. Mais le corps prussien de Lestocq arrive sur les hommes de Davout. Le héros d’Auerstedt donne de sa personne et peut conserver sa position pendant trois heures, ce qui va permettre l’arrivée de Ney, finalement. Il est sept heures du soir. Bennigsen ordonne la retraite.

Le champ de bataille appartient aux Français. Les Russes ont perdu.

Peut-être dans les moments qui ont suivi la victoire, Napoléon, en connaissant les pertes – russes, aussi –, fut envahi par ce sens cosmique (ou les lois de l’équilibre qu’impose le destin) qui, un peu plus tard, Gros allait imaginer avec ce regard.

Mais, on verra prochainement pour Friedland !

Chambre où coucha Napoléon au château de Putulsk

Vive l’Empereur!

I.W.

Lire également: Voyage au bout de l'Europe, Eylau - 9 au 13 février 2007, par Henri Caporali.