VOYAGE
AU BOUT DE L’EUROPE
Eylau — 9 au
13 février 2007
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Par
Monsieur |
Henri
Caporali |
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| Sur
la rive du Niemen . Nous
voyons, de gauche à droite,
l'historien David Chanteranne, Thierry
Choffat, Jacques Mahieu, Isis Wirth,
le conservateur du musée
de Tilsit, et notre auteur, M. Henri
Caporali. |
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PRÉSENTATION
DE L’AUTEUR |
Monsieur
Henri Caporali, à qui nous
devons le présent article,
est né en 1961 à
Marseille.
Bercé depuis l'enfance
par les récits de la Grande
Histoire, il en fait sa passion,
mais non son métier. Il
est ingénieur hydrogéologue
depuis 20 ans et dirige un bureau
d'études en environnement
depuis 1993 (AGE Environnement).
L'histoire reste aujourd'hui son
loisir et il pratique la reconstitution
historique depuis 1996. Les campagnes
d'Italie, Austerlitz,
Iéna…
se trouvent parmi les batailles
qu'il a déjà gagnées.
Il anime « Des tours de
bois Maury », association
médiévale recréant
la vie de la Maisnie d'un Seigneur
du XIIe siècle et recrée
le mythique 18ème régiment
d'infanterie de Ligne au cours
des célébrations
des bicentenaires au sein de l'association
RHEMP (Reconstitution Historique
en Midi-Pyrénées),
dont il est secrétaire.
Un roman ayant pour thème
le XIIe siècle dans le
sud de la France et le Moyen Orient
est en cours d'écriture.
Il vit à Montauban (France).
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Tout
à commencé au point du jour du
9 février, par une prière devant
l'avion aléatoire qui nous a conduit
sans encombre dans l'aérogare consacrée
à Frédéric Chopin et à
Varsovie, qu'elle dessert de très près.
Le voyage, organisé
par Est' capade est pour la première
fois ouvert aux reconstitueurs, avec un programme
permettant d’allier le tourisme à
la reconstitution. Mais, comme il faut un début
à tout, nous étions seulement
deux soldats (moi et Eddy) du brave 18e à
avoir rejoint ce groupe. Sous la tutelle des
organisateurs de la famille Doillon, il est
constitué des habitués d’Est’capade,
qui parcourent depuis quatre ans, l'Europe napoléonienne.
Thierry Choffat et David Chanteranne, historiens
jeunes et dynamiques en diable, prenant vacances
de leurs manuscrits et leur rédaction,
agrémente nos kilomètres et nos
soirées de leurs récits historiques.
Toute cette joyeuse bande roule en direction
de Bagrationovsk (ex-Preussich-Eylau) à
travers un paysage de neige et de glace. La
"mornitude" du paysage est interrompue
par une architecture typée dès
que l'on pénètre dans l'ancienne
Prusse orientale. Ce pays est en pleine modernisation
et France Télécom, Decaux et autre
Michelin sont là pour approuver ce que
je viens de dire. La Seconde Guerre mondiale
est également très présente
et de nombreux monuments périphériques
à Varsovie relatent les gloires et souffrances
de ce peuple et de l'Europe.
Un repas à
Olsztyn (Allenstein, bataille du 3 février
1807) à un horaire un peu décalé,
auprès d'un joli lac, et nous reprenons
la route vers le champ de bataille d'Heilberg
et un calvaire censé avoir été
construit sur la fosse commune (10 juin 1807).
La nuit et le froid (-10 degrés) nous
rappellent ce qui furent les hivers et laissent
présager de ce qui nous attends le lendemain.
Notre but se
profile dans le noir, après une immense
file de camions, que nous doublons (la voie
pour bus touristiques est peu fréquentée).
A 23h30 (une heure de perdue car décalage
horaire à la frontière et deux
heures et demi pour franchir cet ersatz du rideau
de fer pour Occidentaux à moitié
rassurés), nous pénétrons
sur le champ de bataille et dans l'enclave de
Kaliningrad (ex-Prusse orientale) et en Russie.
Nous abandonnons un véhicule de quatre
français, qui sont aussi paumés
que nous, aux mains des douaniers. Quid des
facilités de passages de la frontière
annoncé par les organisateurs…
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Plan
panoramique du fleuve Niemen,
et une vue de ses eaux glacées |
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En roulant,
nous croisons le principal monument (prussien)
de la bataille, une colonne gothique éclairée,
et nous pénétrons dans Eylau.
Après quelques hésitations, dans
un décor de banlieue, le bus nous dépose
devant une cave servant aux gymnastes locaux
et pendant que nos amis d'Est’capade s'éloignent
vers leur hôtel trois étoiles,
nous rencontrons nos compagnons de nuits, une
troupe de polonais. Nous ne sommes pas les plus
mal lotis, puisque nous avons une pièce
chauffée pour deux… sans compter
le rat. Nous ne savons pas où se font
les inscriptions censées se clorent à
24h00 ; les légionnaires de la Vistule
non plus. Enfin, un soldat traite chaque problème
en son temps et du fond de nos duvets, le sommeil
s'installe dans le doux murmure des Polonais
d'a côté (une version longue de
« La fille du bédoin » a
l'air de les amuser quelques heures) et de l'eau
qui monte jusqu'à nos tapis. Le seul
WC et la seule douche, inapprochable pour les
êtres sensibles de l'Ouest, sont bouchés
et l'on vivra avec trois centimètres
d'eau dans les couloirs, jusqu'au dimanche soir,
où un employé municipal taciturne
viendra nous sauver d'une mort certaine.
Le lendemain, nous partons au hasard des rues
enneigées et en ouvrant la porte, les
poumons brûlés par le froid, nous
suivons notre instinct et parcourons nos premières
rues d'Eylau. Du fond de notre cave, nous avons
du être projetés dans le temps,
mais pas assez, tout au plus 45 ans. Durant
notre parcours, nous voyons des petites maisons
aux toits de canalites ; un monument allégorique
à la gloire de l'armée rouge ;
un local de "scouts" avec les statues
de petits prétentieux musclés
et biens coiffés, style années
50. Ensuite, c'est une usine qui fume sur la
crête d'en face (la fameuse église
d'Eylau qui a hélas été
transformé en ce monument industriel),
un demi-cercle de photos de vieux héros
couverts de médailles, plus qu'un reconstitueur
revenant d'Espagne et enfin, une église
à bulbe nous rappelant que la Russie
a remplacé l'Union Soviétique.
Des boutiques qui n'osent pas s'afficher en
rez-de-chaussée de la maison du propriétaire,
bref une ambiance années 60, que les
moins de 40 ans ne peuvent pas connaîiiiitre
(d'ailleurs l'allusion elle-même
a 40 ans). Sur la route, on croise des véhicules
éculés, mais solides, comme les
habitants, qui nous regardent d'un air amical
et amusé. Ils nous demandent d'où
nous venons, du moins nous supposons, mais le
"Fransousky" a l'air de les renseigner.
Le froid est vif et fait briller nos habits
vestes. Les doigts nous en tombent (pieds, mains…)
et en évitant de glisser sur la glace
à –15o, nous trouvons le local
où sont servis les repas. Que des Russes,
des Polonais! Avec des gestes et de l'anglais
de cantine (de circonstance), on apprend qu'il
y a un rassemblement sur la place principale
à 10h30, mais nous ne trouvons toujours
pas d'unités à intégrer
ni d'état major. Là, sur la place
principale siège le buste de Bagration,
héros de cette bataille, et un drapeau
teutonique. En effet, on a également
croisé leur château, bâtisse
solide, longue et sobre, qui est en cours de
rénovation, depuis quelques années.
Dans notre recherche, un hôtel et au pied
de cet hôtel, nos Français croisés
à la douane : ils sont toujours perdus
et ont dormi dans le hall et les couloirs de
l'hôtel ; les employés les ont
laissés faire. Eddy les a rencontrés
à Coëtquidan. Ils sont de la Garde
et ne se mélangent pas. Sokolov ne voudrait
pas, du moins le présument-ils.
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Le
château des Chevaliers teutoniques |
Deux Russes
parlant français et aussi isolés
que nous se proposent de nous rejoindre, mais
quatre ça ne suffit pas. Puis, nous rencontrons,
Ilya de Moscou, qui est le Lieutenant Louis
Leroi représentant la 8e demi-brigade,
qui va voir ce qu'il peut faire. Après
une hésitation toute nordique, il nous
intègre dans son unité. À
nos « Mi niama zavout Henri « (ou
Eddy), il répond dans un excellent français.
Les deux camarades russes qui nous accompagnent,
voyant que nous sommes avec cette troupe-révolution,
ne veulent pas compromettre leur carrière
ou leur vie et déclinent notre invitation.
Des dissensions existent au sein de l'Empire
russe et notre troupe ne serait pas en odeur
de sainteté auprès de Sokolov.
Celui-ci apparaît et nous reconnaissant
dans les rangs, vient nous serrer la main en
s'inclinant, du haut de son cheval malchanceux.
Il sait que deux braves du 18e de ligne ont
fait le déplacement, seuls de la ligne
des 27 Français inscrits. Troupes russes,
prussiennes et françaises confondues,
nous sommes environ 300 reconstitueurs, avec
plus de "Français" que de Russes.
Notre unité est vivante, sourires aux
lèvres, amicale et nous ne tardons pas
à partager alcools et nourritures, portés
par eux ou quelques jolies cantinières
dont certaines semblent sensibles au(x) charme(s)
des Français. D'ailleurs de nombreuses
dames russes arriveront à la même
conclusion et la photo d'Eddy ornera les buffets
et les souvenirs des intérieurs russes
pour au moins 200 ans. Nous échangerons
quelques chants également, notamment
des chansons de notre époque favorites.
Nous assistons aussi à des danses d'hommes
russes où bras et jambes s'ouvrent et
se ferment au rythme des paroles, qui sont apparemment
très drôles mais "ni po ni
maïl" pour nous.
Les ordres fusent,
les unités redressent le buste, rectifient
l'alignement et nous nous mettons en marche
vers le champ de bataille pour des manœuvres.
Nous croisons les positions françaises,
la vallée où la charge de cavalerie
française est passée sur un front
des plus réduites. L'usine indique l'emplacement
de l'Etat major impérial et on l'imagine
avec son cimetière aux cœurs d'opiniâtres
combats. Tout semble à porté de
main et chaque coup de canon a du porter.
| Traversant
ce petit champ de bataille par la route
qui mène à Friedland, on
rejoint les collines où se tenaient
les Russes. Une croix orthodoxe y est
dressée, en mémoire des
soldats morts à leur poste, héros
précipités par les hasards
de la guerre dans une mort affreuse. La
campagne enneigée brille de mille
feux car un soleil réparateur s'est
levé et atténue les températures
matinales. Malgré la graisse sur
mes chaussures, le froid (-11° durant
les manœuvres), paralyse temporairement
quelques orteils, mais le corps avec l'exercice
s'acclimate. Nous sommes toujours en habit-veste
et la capote s'impose.
Sokolov a pensé la reconstitution
comme une réduction de la bataille.
Le village d'Eylau est représenté
de façon plus grossière
qu'à la Corogne, et chaque unité
vaut une division : à 18 hommes,
nous sommes celle du général
Legrand, corps de Soult, ce qui à
terme donne une bonne idée de la
bataille. D'autant plus que nous sommes
réduit à l'état de
spectateurs, l'aile gauche française
n'ayant pas été la plus
active. C'est la division où se
trouvait effectivement le 18e de ligne,
qui, la veille de la bataille, a attaqué
vigoureusement les Russes et a perdu une
aigle du 2e bataillon face à un
fort parti de cavalerie. Cet épisode
présageait de la dureté
des combats du lendemain.
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| Le
Professeur Oleg Sokolov
à la tête de son groupe
de reconstitution historique |
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On a souvent
dit que les Russes dans le corps à corps
étaient terribles, ce qui avec certaines
unités s'avére vrai : aussi notre
lieutenant Leroi n'accepte le corps à
corps qu'avec les régiments amis (les
Grenadiers de Moscou, à Mitre) et refuse
dès que le taux de psychopathe alcoolique
dépasse le 40% de la troupe ( la Milice
de Moscou et, selon lui, quelques autres troupes).
Un seul corps à corps a été
effectué pendant la journée de
manœuvre. Sinon, on approche de l'unité
ennemie, tirons, esquivons les charges ou les
chargeons quand elles se retirent. Efficace
et amusant, mais rien ne vaut un bon coup de
crosse sur les doigts. Pas de baïonnettes
non plus, car il y aurait un corps à
corps mortel l'an passé en Pologne.
Après
des manœuvres sur ce champ de bataille
vierge de toutes blessures modernes, et après
en avoir abondamment piétiné la
neige, nous regagnons le village d'Eylau, en
retraversant les lieux où les combats
ont rougi la neige 200 ans auparavant. Le soleil
a fini de dispenser sa chaleur et se retire.
La température baissant, nous regagnons
le village, tout en chantant avec nos amis russes.
Révolution russe dans le texte, "les
partisans blancs" ; chant de « contre-
révolution » pour la version française
: car si je connais des chants russes, les paroles
sont françaises. Cette interprétation
laisse rêveur notre Lieutenant, qui j'espère
aux noms de Dénikine et l'évocation
d'un Trotsky tremblant ne s'offusque pas. Nous
avons maintenant quartier libre jusqu'à
17 heures. Nos Moscovites partent pour Kaliningrad
et nous regagnons notre cave, afin de récupérer
de l'épreuve et du froid. Nous essayons
de trouver de l'eau plate et après un
échec récupérons de la
limonade. En chemin, nous croisons une cérémonie,
avec de jeunes gens en armes rendant hommages
aux morts de la Seconde Guerre mondiale. Une
haie de pierre portant d'innombrables noms en
cyrillique borde un monument aux héros
de 1945, de facture soviétique. Les Allemands
ont chèrement défendu Könisberg.
Après
un somme, nous nous rendons au musée
d'Eylau que nous cherchons un petit moment sur
la place principale. L'entrée est devant
nous et nous pénétrons dans quelques
modestes salles surchauffées, présentant
non seulement la bataille (une maquette, des
photos, une baïonnette rouillée,
un boulet : c'est tout), mais aussi la vie de
l'enclave, les métiers et les différents
conflits l'ayant traversée. Des illustrations
montre le champ de bataille et la célèbre
église avant sa transformation en usine.
Par hasard, une responsable nous donne quelques
tickets pour des repas et des boissons, car
ce soir, il y a des festivités devant
le château des
Teutoniques. Eddy cherche à acheter un
souvenir, mais il y a très peu de choses
à vendre, un DVD en russe, un médaillon
représentant Bagration. Mais pas de cartes
postales.
La foule converge
vers le parvis du château ("zamak")
qui fut pris la veille de la bataille par la
division Leval, où nous retrouvons nos
amis d'Estcapade, mais qui partent très
tôt pour Kaliningrad. La foule nous presse
de questions, nous offre à boire. Les
demoiselles et leurs mères, nous sollicitent
pour les photos, ainsi que leurs époux
complaisants. Nous rencontrons les reconstitueurs
de la Garde et Sokolov. Celui-ci rend hommage
aux soldats de Sibérie ayant fait 6 000
km pour nous rejoindre et ensuite aux Français,
relativement plus proches.
Puis,
la Garde s'aligne devant sa cantine pour
le repas et nous leur emboîtons
le pas pour goûter à autre
chose que l'ordinaire. C'est chaud, bon
et bienvenue et il faut reconnaître
qu'au niveau gastronomie, la Ligne est
très surfaite. Un feu d'artifice
éclaire le ciel et les faces réjouies.
Après avoir continué notre
travail de critique gastronomique auprès
de l'auge prévue pour la Ligne,
nous partons nous coucher.
Le lendemain,
11 février, nous retrouvons nos
places au sein de la division Legrand
et partons vers le monument prussien pour
une cérémonie commémorative.
Sur la butte boisée, la foule nous
laisse passer et les unités trouvent
leurs positions. Devant ce monument, faisant
penser à un pilier de cathédrale
gothique, l'attaché militaire de
l'ambassade de France accompagné
de deux collègues en uniformes
de marins, remet une gerbe au nom de la
France et nous délivre un discours
bref et direct, rendant hommage aux héros
du passé et à la paix européenne.
Sokolov lui présente les troupes
et le glorieux 18e venant de France, qui
constitue, avec ses amis russes, une unité
de cœur et fait résonner juste
son discours. À son salut, nous
répondons par un « bonjour
» en présentant les armes.
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Dans
le feu de la bataille |
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Puis les troupes
s'avancent sur les emplacements reconnus la
veille, toujours sous le soleil. Tous les habitants
de la région se pressent sur la crête,
pour assister au spectacle. Nous sommes installés
près de notre étang gelé
pour tenir notre position et avons le loisir
d'admirer la bataille. À notre droite,
manœuvre le corps de Davout, puis d'Augereau.
Malheurs! Celui-ci devient et se place de flanc!
Nous assistons, impuissants, à la fin
du 14e de ligne. Là, c'est sérieux
: les grenadiers russes s'avancent en masse
dans l'intervalle, la bataille est-elle perdues?
Impeccable, à la baïonnette, la
Garde les percutent et les repoussent. Une masse
de cavaliers, dont de superbes cuirassiers,
s'élancent et contraignent les ennemis
à la défensive. Un de ces braves
tombe et ne se relève pas, une jambe
cassée. Nous sommes attaqués et
faisons de nombreux feux de pelotons et de deux
rangs. Notre unité manœuvre et nous
voyons l'utilité d'organiser pour les
prochaines fois, notre 18e avec un sous-officier
de remplacement. Nous combattons enfin, mais
toujours pas de corps à corps. Les Russes
sont ramenés sur leur position et sont
même menacés par Ney qui arrive
enfin. La bataille est gagnée aux prix
de pertes inouïes. Tout sera à recommencer
au printemps.
En attendant,
les troupes s'alignent pour une charge du public
à la baïonnette (sans baïonnette).
Les photographes sont ravis et après
un petit défilé, nous quittons
nos amis de la 8e demi-brigade, car nous réintégrons
le voyage d'Est’capade.. Le contact avec
cette unité a été un grand
moment du voyage. Eddy embrasse la jolie soldat
et toutes les cantinières. Nous sommes
invités à la Moskova et, pourquoi
pas?, à Friedland.
Après
un repas dans un restaurant qui ne dit pas son
nom (il fallait le trouver), nous récupérons
notre solde en roubles et une jolie médaille
en forme de croix de fer rappelant l'événement
et que nous sommes en territoire prussien. Si
ma mémé avait su ça…
Un grenadier russe, énorme, nous fait
soupeser son fusil et nous explique qu'il sert
à "to kill the French soldiers".
Devant ma mine triste, il sort un magnum de
vodka pour nous consoler, se souvient avoir
fait, avec moi, un corps à corps, en
tout bien tout honneur, à Austerlitz,
et veut donc m'inviter à finir son breuvage.
Hélas, il nous faut partir.
Départ
pour une visite de Kaliningrad en bus et nous
gagnons l'Hôtel Moscou, luxueux, où
nous prenons notre première douche depuis
le départ. La ville rappelle par endroits
l'ancienne Königsberg : le zoo, des façades
rescapées de la guerre, l'opéra,
sa cathédrale du XIVe siècle où
étaient couronnés les Rois prussiens
(l’horloge et la cloche ont été
reconstruites en 1995).
Nous nous arrêtons
sur la tombe fleurie du philosophe allemand
Emmanuel Kant.
Dans un canal qui mène
à la Baltique, un sous-marin
russe attend pacifiquement des visiteurs.
À l'emplacement du château
royal, détruit, se trouve un
immense bâtiment monolithique,
jamais utilisé pour cause de
la perestroïka : c’était
le bâtiment du Soviet.
Le 12 février,
nous quittons Kaliningrad et sa façade
de ville de jeu et de plaisirs, pour
traverser en direction du Niemen, une
morne campagne glacée et des
villages désuets, sensiblement
identiques à ceux de 1945. Dans
cette plaine interminable, la route
enneigée donne sur une clôture
en bois disjointe, un petit jardin et
une maison sans grâce. Une réminiscence
de 1812 qui nous appelle à la
compassion pour nos soldats, abandonnés
de tous.
Pour nous ramener à
plus de modernité, nous croisons
notre première statue de Lénine
de la journée ; une caserne de
l'armée rouge ; un T34 qui sert
de monument sur une place, des réverbères
portent le marteau, la faucille et l'étoile.
Nous arrivons à Tilsit (Sovietsk)
pour une visite du musée, accompagné
par son conservateur et créateur.
Les deux salles sont consacrées
à la campagne de 1807, à
ce que fut la ville et à la Seconde
Guerre mondiale. Des photos rappellent
l'exode des populations allemandes,
foules sans hommes en âge de combattre
ayant dans les yeux, toute l'horreur
d'un avenir incertain, une peur intime.
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Puis, moment
intense, nous nous rendons sur les rives du
Niemen , où deux hommes ont, pour un
moment, rêvés à une Europe
de paix. À la tête de pont, côté
russe, se trouve un sobre monument rappelant
l'événement. Depuis, la maison
où séjourna l'Empereur des Français
a été détruite et la rive
gauche du fleuve est devenue russe, alors que
la droite est européenne (la Lituanie
d’aujourd’hui) : les bégaiements
de l'Histoire. Mais revenons à nous,
qui imaginons ce jour de 1807 où tout
était possible, l'espoir des soldats,
le radeau…. Devant le fleuve pris par
la glace, nous immortalisons l'événement
avec le conservateur et nos amis historiens
et il y a fort à parier que cette photo
se retrouvera dans la revue Napoléon
Ier. Pour la circonstance, j'ai conservé
mon uniforme, ainsi qu'une voyageuse d'Est'capade,
qui arbore élégamment, l'uniforme
des chasseurs à cheval de la Garde.
Nous poursuivons
en direction de Friedland (Pravdinsk) et mangeons
sur les berges escarpées de l'Alle, sur
le petit plateau où les troupes de Ney
et les canons de Sernamont, utilisés
pour la première fois comme arme offensive
mobile, ont combattu les troupes de Bagration
et pris le village et les ponts de l'Alle. Un
monument rend hommage aux victimes du dur combat,
en face d'un buste de Koutousov. Sur la place
du village bien conservé, outre un imposant
Lénine, se trouve la maison ayant servi
de quartier général à Bagration
la veille et à Napoléon le lendemain.
Une pendule datant de la Prusse, indique en
caractère latin que nous sommes à
Friedland. La campagne n'a pratiquement pas
changé et en repartant pour Eylau, situé
à vingt kilomètres de là,
nous croisons les positions françaises
et celle de l'Etat-Major (hameau de Posthenen
ou Peredovoï). Après deux heures
à la frontière et après
avoir rectifié nos montres, nous regagnons
la Pologne et arrivons tardivement dans un décors
de conte de fées, au château de
Pultusk. Luxe des lieux et de l’ histoire
–même il ne manque pas une galerie
de costumes- , tout se mêle pour ancrer
dans nos souvenirs cette dernière soirée
de voyage. Ce château a connu les combats
d'octobre 1806 ; Napoléon y séjourna
durant l'hiver 1806-1807 et de façon
solitaire lors de son retour de Russie, le 9
décembre 1812. À quoi peut penser
un homme immensément fatigué qui
a perdu son armée, projette la réorganisation
et la sauvegarde de son empire et croise pour
une nuit, les lieux de son bonheur avec Marie
Waleska ?
Le lendemain voit une conférence avec
Thierry Choffat sur les descendants de Napoléon
et après une visite de Pultusk sur les
traces de nos compagnons du 18e de ligne et
de l'Empereur, nous regagnons Varsovie.
Nous voilà
partis pour deux heures de visites de la vieille
ville, croisons le palais des rois de Pologne,
des façades XVIIIe siècles, des
remparts en briques et songeons, que de tous
ces bâtiments où la patine du temps
a été savamment restituée,
il ne restait presque rien en 1945. Des photos
explicites sont là pour le rappeler.
Alors que nous
embarquions, nous sommes rappelés à
la douane, au sujet de nos fusils. Nous avons
un problème. Nous apprenons avec surprise
que nos fusils sont considérés…
comme des vrais, des antiquités, qui
ne doivent en aucun cas quitter le territoire.
Un honneur pour le fabriquant de nos répliques,
mais nous ne nous attendions pas à cela.
Transport d'armes oui, mais pas trafic de reliques
militaires... Après avoir sué
à grosses gouttes, parlé un anglais
lamentable, mais suffisant (« no »,
« forbidden », « real gun
», « museum »), et subit le
jeu de pouvoirs entre chefs. Étant bloqué
l'avion et ses aimables passagers, une hôtesse
d'Air-France, intercède, enfin!, en notre
faveur. Une dernière hésitation
du potentat, une dernière remontrance
que nous acceptons volontiers car nous sommes
autorisés à sauver notre patrimoine
de la confiscation pure et simple. Nous sommes
dans l'avion, nos fusils aussi!
C'est la fin
de nos aventures orientales et nous regagnons
Paris où il fait –seulement- 10
degrés. Les journaux relatent les péripéties
de la campagne électorale et le téléphone
crépite : le boulot n'attend plus. On
avait presque oublié.
H.C.
Lire aussi:
Eylau,
ou le regard de Napoléon,
par Isis Wirth Armenteros.