VOYAGE
AU BOUT DE L’EUROPE
Eylau — 9 au
13 février 2007
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| Sur
la rive du Niemen . Nous
voyons, de gauche à droite,
l'historien David Chanteranne, Thierry
Choffat, Jacques Mahieu, Isis Wirth,
le conservateur du musée de
Tilsit, et notre auteur, M. Henri
Caporali. |
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PRÉSENTATION
DE L’AUTEUR |
M.
Henri Caporali, a qui nous devons
le présent article, est né
en 1961 à Marseille.
Bercé depuis l'enfance par
les récits de la Grande Histoire,
il en fait sa passion, mais non
son métier. Il est ingénieur
hydrogéologue depuis 20 ans
et dirige un bureau d'études
en environnement depuis 1993 (AGE
Environnement).
L'histoire reste aujourd'hui son
loisir et il pratique la reconstitution
historique depuis 1996. Les campagnes
d'Italie, Austerlitz,
Iéna…
se trouvent parmi les batailles
qu'il a déjà gagnées.
Il anime « Des tours de bois
Maury », association médiévale
recréant la vie de la Maisnie
d'un Seigneur du XIIe siècle
et recrée le mythique 18ème
régiment d'infanterie de
Ligne au cours des célébrations
des bicentenaires au sein de l'association
RHEMP (Reconstitution Historique
en Midi-Pyrénées),
dont il est secrétaire.
Un roman ayant pour thème
le XIIe siècle dans le sud
de la France et le Moyen Orient
est en cours d'écriture.
Il vit à Montauban (France).
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Tout
à commencé au point du jour du 9
février, par une prière devant l'avion
aléatoire qui nous a conduit sans encombre
dans l'aérogare consacrée à
Frédéric Chopin et à Varsovie,
qu'elle dessert de très près.
Le voyage, organisé
par Est' capade est pour la première fois
ouvert aux reconstitueurs, avec un programme permettant
d’allier le tourisme à la reconstitution.
Mais, comme il faut un début à tout,
nous étions seulement deux soldats (moi
et Eddy) du brave 18e à avoir rejoint ce
groupe. Sous la tutelle des organisateurs de la
famille Doillon, il est constitué des habitués
d’Est’capade, qui parcourent depuis
quatre ans, l'Europe napoléonienne. Thierry
Choffat et David Chanteranne, historiens jeunes
et dynamiques en diable, prenant vacances de leurs
manuscrits et leur rédaction, agrémente
nos kilomètres et nos soirées de
leurs récits historiques. Toute cette joyeuse
bande roule en direction de Bagrationovsk (ex-Preussich-Eylau)
à travers un paysage de neige et de glace.
La "mornitude" du paysage est interrompue
par une architecture typée dès que
l'on pénètre dans l'ancienne Prusse
orientale. Ce pays est en pleine modernisation
et France Télécom, Decaux et autre
Michelin sont là pour approuver ce que
je viens de dire. La Seconde Guerre mondiale est
également très présente et
de nombreux monuments périphériques
à Varsovie relatent les gloires et souffrances
de ce peuple et de l'Europe.
Un repas à
Olsztyn (Allenstein, bataille du 3 février
1807) à un horaire un peu décalé,
auprès d'un joli lac, et nous reprenons
la route vers le champ de bataille d'Heilberg
et un calvaire censé avoir été
construit sur la fosse commune (10 juin 1807).
La nuit et le froid (-10 degrés) nous rappellent
ce qui furent les hivers et laissent présager
de ce qui nous attends le lendemain.
Notre but se profile
dans le noir, après une immense file de
camions, que nous doublons (la voie pour bus touristiques
est peu fréquentée). A 23h30 (une
heure de perdue car décalage horaire à
la frontière et deux heures et demi pour
franchir cet ersatz du rideau de fer pour Occidentaux
à moitié rassurés), nous
pénétrons sur le champ de bataille
et dans l'enclave de Kaliningrad (ex-Prusse orientale)
et en Russie. Nous abandonnons un véhicule
de quatre français, qui sont aussi paumés
que nous, aux mains des douaniers. Quid des facilités
de passages de la frontière annoncé
par les organisateurs…
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Plan
panoramique du fleuve Niemen,
et une vue de ses eaux glacées |
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En roulant, nous
croisons le principal monument (prussien) de la
bataille, une colonne gothique éclairée,
et nous pénétrons dans Eylau. Après
quelques hésitations, dans un décor
de banlieue, le bus nous dépose devant
une cave servant aux gymnastes locaux et pendant
que nos amis d'Est’capade s'éloignent
vers leur hôtel trois étoiles, nous
rencontrons nos compagnons de nuits, une troupe
de polonais. Nous ne sommes pas les plus mal lotis,
puisque nous avons une pièce chauffée
pour deux… sans compter le rat. Nous ne
savons pas où se font les inscriptions
censées se clorent à 24h00 ; les
légionnaires de la Vistule non plus. Enfin,
un soldat traite chaque problème en son
temps et du fond de nos duvets, le sommeil s'installe
dans le doux murmure des Polonais d'a côté
(une version longue de « La fille du bédoin
» a l'air de les amuser quelques heures)
et de l'eau qui monte jusqu'à nos tapis.
Le seul WC et la seule douche, inapprochable pour
les êtres sensibles de l'Ouest, sont bouchés
et l'on vivra avec trois centimètres d'eau
dans les couloirs, jusqu'au dimanche soir, où
un employé municipal taciturne viendra
nous sauver d'une mort certaine.
Le lendemain, nous partons au hasard des rues
enneigées et en ouvrant la porte, les poumons
brûlés par le froid, nous suivons
notre instinct et parcourons nos premières
rues d'Eylau. Du fond de notre cave, nous avons
du être projetés dans le temps, mais
pas assez, tout au plus 45 ans. Durant notre parcours,
nous voyons des petites maisons aux toits de canalites
; un monument allégorique à la gloire
de l'armée rouge ; un local de "scouts"
avec les statues de petits prétentieux
musclés et biens coiffés, style
années 50. Ensuite, c'est une usine qui
fume sur la crête d'en face (la fameuse
église d'Eylau qui a hélas été
transformé en ce monument industriel),
un demi-cercle de photos de vieux héros
couverts de médailles, plus qu'un reconstitueur
revenant d'Espagne et enfin, une église
à bulbe nous rappelant que la Russie a
remplacé l'Union Soviétique. Des
boutiques qui n'osent pas s'afficher en rez-de-chaussée
de la maison du propriétaire, bref une
ambiance années 60, que les moins de 40
ans ne peuvent pas connaîiiiitre (d'ailleurs
l'allusion elle-même a 40 ans). Sur la route,
on croise des véhicules éculés,
mais solides, comme les habitants, qui nous regardent
d'un air amical et amusé. Ils nous demandent
d'où nous venons, du moins nous supposons,
mais le "Fransousky" a l'air de les
renseigner. Le froid est vif et fait briller nos
habits vestes. Les doigts nous en tombent (pieds,
mains…) et en évitant de glisser
sur la glace à –15o, nous trouvons
le local où sont servis les repas. Que
des Russes, des Polonais! Avec des gestes et de
l'anglais de cantine (de circonstance), on apprend
qu'il y a un rassemblement sur la place principale
à 10h30, mais nous ne trouvons toujours
pas d'unités à intégrer ni
d'état major. Là, sur la place principale
siège le buste de Bagration, héros
de cette bataille, et un drapeau teutonique. En
effet, on a également croisé leur
château, bâtisse solide, longue et
sobre, qui est en cours de rénovation,
depuis quelques années. Dans notre recherche,
un hôtel et au pied de cet hôtel,
nos Français croisés à la
douane : ils sont toujours perdus et ont dormi
dans le hall et les couloirs de l'hôtel
; les employés les ont laissés faire.
Eddy les a rencontrés à Coëtquidan.
Ils sont de la Garde et ne se mélangent
pas. Sokolov ne voudrait pas, du moins le présument-ils.
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Le
château des Chevaliers teutoniques |
Deux Russes parlant
français et aussi isolés que nous
se proposent de nous rejoindre, mais quatre ça
ne suffit pas. Puis, nous rencontrons, Ilya de
Moscou, qui est le Lieutenant Louis Leroi représentant
la 8e demi-brigade, qui va voir ce qu'il peut
faire. Après une hésitation toute
nordique, il nous intègre dans son unité.
À nos « Mi niama zavout Henri «
(ou Eddy), il répond dans un excellent
français. Les deux camarades russes qui
nous accompagnent, voyant que nous sommes avec
cette troupe-révolution, ne veulent pas
compromettre leur carrière ou leur vie
et déclinent notre invitation. Des dissensions
existent au sein de l'Empire russe et notre troupe
ne serait pas en odeur de sainteté auprès
de Sokolov. Celui-ci apparaît et nous reconnaissant
dans les rangs, vient nous serrer la main en s'inclinant,
du haut de son cheval malchanceux. Il sait que
deux braves du 18e de ligne ont fait le déplacement,
seuls de la ligne des 27 Français inscrits.
Troupes russes, prussiennes et françaises
confondues, nous sommes environ 300 reconstitueurs,
avec plus de "Français" que de
Russes. Notre unité est vivante, sourires
aux lèvres, amicale et nous ne tardons
pas à partager alcools et nourritures,
portés par eux ou quelques jolies cantinières
dont certaines semblent sensibles au(x) charme(s)
des Français. D'ailleurs de nombreuses
dames russes arriveront à la même
conclusion et la photo d'Eddy ornera les buffets
et les souvenirs des intérieurs russes
pour au moins 200 ans. Nous échangerons
quelques chants également, notamment des
chansons de notre époque favorites. Nous
assistons aussi à des danses d'hommes russes
où bras et jambes s'ouvrent et se ferment
au rythme des paroles, qui sont apparemment très
drôles mais "ni po ni maïl"
pour nous.
Les ordres fusent,
les unités redressent le buste, rectifient
l'alignement et nous nous mettons en marche vers
le champ de bataille pour des manœuvres.
Nous croisons les positions françaises,
la vallée où la charge de cavalerie
française est passée sur un front
des plus réduites. L'usine indique l'emplacement
de l'Etat major impérial et on l'imagine
avec son cimetière aux cœurs d'opiniâtres
combats. Tout semble à porté de
main et chaque coup de canon a du porter.
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Traversant
ce petit champ de bataille par la route
qui mène à Friedland, on rejoint
les collines où se tenaient les Russes.
Une croix orthodoxe y est dressée,
en mémoire des soldats morts à
leur poste, héros précipités
par les hasards de la guerre dans une mort
affreuse. La campagne enneigée brille
de mille feux car un soleil réparateur
s'est levé et atténue les
températures matinales. Malgré
la graisse sur mes chaussures, le froid
(-11° durant les manœuvres), paralyse
temporairement quelques orteils, mais le
corps avec l'exercice s'acclimate. Nous
sommes toujours en habit-veste et la capote
s'impose.
Sokolov a pensé la reconstitution
comme une réduction de la bataille.
Le village d'Eylau est représenté
de façon plus grossière qu'à
la Corogne, et chaque unité vaut
une division : à 18 hommes, nous
sommes celle du général Legrand,
corps de Soult, ce qui à terme donne
une bonne idée de la bataille. D'autant
plus que nous sommes réduit à
l'état de spectateurs, l'aile gauche
française n'ayant pas été
la plus active. C'est la division où
se trouvait effectivement le 18e de ligne,
qui, la veille de la bataille, a attaqué
vigoureusement les Russes et a perdu une
aigle du 2e bataillon face à un fort
parti de cavalerie. Cet épisode présageait
de la dureté des combats du lendemain.
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Le
Professeur Oleg Sokolov
à la tête de son groupe
de reconstitution historique |
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On a souvent dit
que les Russes dans le corps à corps étaient
terribles, ce qui avec certaines unités
s'avére vrai : aussi notre lieutenant Leroi
n'accepte le corps à corps qu'avec les
régiments amis (les Grenadiers de Moscou,
à Mitre) et refuse dès que le taux
de psychopathe alcoolique dépasse le 40%
de la troupe ( la Milice de Moscou et, selon lui,
quelques autres troupes). Un seul corps à
corps a été effectué pendant
la journée de manœuvre. Sinon, on
approche de l'unité ennemie, tirons, esquivons
les charges ou les chargeons quand elles se retirent.
Efficace et amusant, mais rien ne vaut un bon
coup de crosse sur les doigts. Pas de baïonnettes
non plus, car il y aurait un corps à corps
mortel l'an passé en Pologne.
Après des
manœuvres sur ce champ de bataille vierge
de toutes blessures modernes, et après
en avoir abondamment piétiné la
neige, nous regagnons le village d'Eylau, en retraversant
les lieux où les combats ont rougi la neige
200 ans auparavant. Le soleil a fini de dispenser
sa chaleur et se retire. La température
baissant, nous regagnons le village, tout en chantant
avec nos amis russes. Révolution russe
dans le texte, "les partisans blancs"
; chant de « contre- révolution »
pour la version française : car si je connais
des chants russes, les paroles sont françaises.
Cette interprétation laisse rêveur
notre Lieutenant, qui j'espère aux noms
de Dénikine et l'évocation d'un
Trotsky tremblant ne s'offusque pas. Nous avons
maintenant quartier libre jusqu'à 17 heures.
Nos Moscovites partent pour Kaliningrad et nous
regagnons notre cave, afin de récupérer
de l'épreuve et du froid. Nous essayons
de trouver de l'eau plate et après un échec
récupérons de la limonade. En chemin,
nous croisons une cérémonie, avec
de jeunes gens en armes rendant hommages aux morts
de la Seconde Guerre mondiale. Une haie de pierre
portant d'innombrables noms en cyrillique borde
un monument aux héros de 1945, de facture
soviétique. Les Allemands ont chèrement
défendu Könisberg.
Après un
somme, nous nous rendons au musée d'Eylau
que nous cherchons un petit moment sur la place
principale. L'entrée est devant nous et
nous pénétrons dans quelques modestes
salles surchauffées, présentant
non seulement la bataille (une maquette, des photos,
une baïonnette rouillée, un boulet
: c'est tout), mais aussi la vie de l'enclave,
les métiers et les différents conflits
l'ayant traversée. Des illustrations montre
le champ de bataille et la célèbre
église avant sa transformation en usine.
Par hasard, une responsable nous donne quelques
tickets pour des repas et des boissons, car ce
soir, il y a des festivités devant le château
des
Teutoniques. Eddy cherche à acheter un
souvenir, mais il y a très peu de choses
à vendre, un DVD en russe, un médaillon
représentant Bagration. Mais pas de cartes
postales.
La foule converge
vers le parvis du château ("zamak")
qui fut pris la veille de la bataille par la division
Leval, où nous retrouvons nos amis d'Estcapade,
mais qui partent très tôt pour Kaliningrad.
La foule nous presse de questions, nous offre
à boire. Les demoiselles et leurs mères,
nous sollicitent pour les photos, ainsi que leurs
époux complaisants. Nous rencontrons les
reconstitueurs de la Garde et Sokolov. Celui-ci
rend hommage aux soldats de Sibérie ayant
fait 6 000 km pour nous rejoindre et ensuite aux
Français, relativement plus proches.
Puis,
la Garde s'aligne devant sa cantine pour
le repas et nous leur emboîtons le
pas pour goûter à autre chose
que l'ordinaire. C'est chaud, bon et bienvenue
et il faut reconnaître qu'au niveau
gastronomie, la Ligne est très surfaite.
Un feu d'artifice éclaire le ciel
et les faces réjouies. Après
avoir continué notre travail de critique
gastronomique auprès de l'auge prévue
pour la Ligne, nous partons nous coucher.
Le lendemain,
11 février, nous retrouvons nos places
au sein de la division Legrand et partons
vers le monument prussien pour une cérémonie
commémorative. Sur la butte boisée,
la foule nous laisse passer et les unités
trouvent leurs positions. Devant ce monument,
faisant penser à un pilier de cathédrale
gothique, l'attaché militaire de
l'ambassade de France accompagné
de deux collègues en uniformes de
marins, remet une gerbe au nom de la France
et nous délivre un discours bref
et direct, rendant hommage aux héros
du passé et à la paix européenne.
Sokolov lui présente les troupes
et le glorieux 18e venant de France, qui
constitue, avec ses amis russes, une unité
de cœur et fait résonner juste
son discours. À son salut, nous répondons
par un « bonjour » en présentant
les armes.
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Dans
le feu de la bataille |
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Puis les troupes
s'avancent sur les emplacements reconnus la veille,
toujours sous le soleil. Tous les habitants de
la région se pressent sur la crête,
pour assister au spectacle. Nous sommes installés
près de notre étang gelé
pour tenir notre position et avons le loisir d'admirer
la bataille. À notre droite, manœuvre
le corps de Davout, puis d'Augereau. Malheurs!
Celui-ci devient et se place de flanc! Nous assistons,
impuissants, à la fin du 14e de ligne.
Là, c'est sérieux : les grenadiers
russes s'avancent en masse dans l'intervalle,
la bataille est-elle perdues? Impeccable, à
la baïonnette, la Garde les percutent et
les repoussent. Une masse de cavaliers, dont de
superbes cuirassiers, s'élancent et contraignent
les ennemis à la défensive. Un de
ces braves tombe et ne se relève pas, une
jambe cassée. Nous sommes attaqués
et faisons de nombreux feux de pelotons et de
deux rangs. Notre unité manœuvre et
nous voyons l'utilité d'organiser pour
les prochaines fois, notre 18e avec un sous-officier
de remplacement. Nous combattons enfin, mais toujours
pas de corps à corps. Les Russes sont ramenés
sur leur position et sont même menacés
par Ney qui arrive enfin. La bataille est gagnée
aux prix de pertes inouïes. Tout sera à
recommencer au printemps.
En attendant,
les troupes s'alignent pour une charge du public
à la baïonnette (sans baïonnette).
Les photographes sont ravis et après un
petit défilé, nous quittons nos
amis de la 8e demi-brigade, car nous réintégrons
le voyage d'Est’capade.. Le contact avec
cette unité a été un grand
moment du voyage. Eddy embrasse la jolie soldat
et toutes les cantinières. Nous sommes
invités à la Moskova et, pourquoi
pas?, à Friedland.
Après un
repas dans un restaurant qui ne dit pas son nom
(il fallait le trouver), nous récupérons
notre solde en roubles et une jolie médaille
en forme de croix de fer rappelant l'événement
et que nous sommes en territoire prussien. Si
ma mémé avait su ça…
Un grenadier russe, énorme, nous fait soupeser
son fusil et nous explique qu'il sert à
"to kill the French soldiers". Devant
ma mine triste, il sort un magnum de vodka pour
nous consoler, se souvient avoir fait, avec moi,
un corps à corps, en tout bien tout honneur,
à Austerlitz, et veut donc m'inviter à
finir son breuvage. Hélas, il nous faut
partir.
Départ
pour une visite de Kaliningrad en bus et nous
gagnons l'Hôtel Moscou, luxueux, où
nous prenons notre première douche depuis
le départ. La ville rappelle par endroits
l'ancienne Königsberg : le zoo, des façades
rescapées de la guerre, l'opéra,
sa cathédrale du XIVe siècle où
étaient couronnés les Rois prussiens
(l’horloge et la cloche ont été
reconstruites en 1995).
Nous nous arrêtons
sur la tombe fleurie du philosophe allemand
Emmanuel Kant.
Dans un canal qui mène
à la Baltique, un sous-marin russe
attend pacifiquement des visiteurs. À
l'emplacement du château royal,
détruit, se trouve un immense bâtiment
monolithique, jamais utilisé pour
cause de la perestroïka : c’était
le bâtiment du Soviet.
Le 12 février,
nous quittons Kaliningrad et sa façade
de ville de jeu et de plaisirs, pour traverser
en direction du Niemen, une morne campagne
glacée et des villages désuets,
sensiblement identiques à ceux
de 1945. Dans cette plaine interminable,
la route enneigée donne sur une
clôture en bois disjointe, un petit
jardin et une maison sans grâce.
Une réminiscence de 1812 qui nous
appelle à la compassion pour nos
soldats, abandonnés de tous.
Pour nous ramener à
plus de modernité, nous croisons
notre première statue de Lénine
de la journée ; une caserne de
l'armée rouge ; un T34 qui sert
de monument sur une place, des réverbères
portent le marteau, la faucille et l'étoile.
Nous arrivons à Tilsit (Sovietsk)
pour une visite du musée, accompagné
par son conservateur et créateur.
Les deux salles sont consacrées
à la campagne de 1807, à
ce que fut la ville et à la Seconde
Guerre mondiale. Des photos rappellent
l'exode des populations allemandes, foules
sans hommes en âge de combattre
ayant dans les yeux, toute l'horreur d'un
avenir incertain, une peur intime.
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Puis, moment intense,
nous nous rendons sur les rives du Niemen , où
deux hommes ont, pour un moment, rêvés
à une Europe de paix. À la tête
de pont, côté russe, se trouve un
sobre monument rappelant l'événement.
Depuis, la maison où séjourna l'Empereur
des Français a été détruite
et la rive gauche du fleuve est devenue russe,
alors que la droite est européenne (la
Lituanie d’aujourd’hui) : les bégaiements
de l'Histoire. Mais revenons à nous, qui
imaginons ce jour de 1807 où tout était
possible, l'espoir des soldats, le radeau….
Devant le fleuve pris par la glace, nous immortalisons
l'événement avec le conservateur
et nos amis historiens et il y a fort à
parier que cette photo se retrouvera dans la revue
Napoléon Ier. Pour la circonstance, j'ai
conservé mon uniforme, ainsi qu'une voyageuse
d'Est'capade, qui arbore élégamment,
l'uniforme des chasseurs à cheval de la
Garde.
Nous poursuivons
en direction de Friedland (Pravdinsk) et mangeons
sur les berges escarpées de l'Alle, sur
le petit plateau où les troupes de Ney
et les canons de Sernamont, utilisés pour
la première fois comme arme offensive mobile,
ont combattu les troupes de Bagration et pris
le village et les ponts de l'Alle. Un monument
rend hommage aux victimes du dur combat, en face
d'un buste de Koutousov. Sur la place du village
bien conservé, outre un imposant Lénine,
se trouve la maison ayant servi de quartier général
à Bagration la veille et à Napoléon
le lendemain. Une pendule datant de la Prusse,
indique en caractère latin que nous sommes
à Friedland. La campagne n'a pratiquement
pas changé et en repartant pour Eylau,
situé à vingt kilomètres
de là, nous croisons les positions françaises
et celle de l'Etat-Major (hameau de Posthenen
ou Peredovoï). Après deux heures à
la frontière et après avoir rectifié
nos montres, nous regagnons la Pologne et arrivons
tardivement dans un décors de conte de
fées, au château de Pultusk. Luxe
des lieux et de l’ histoire –même
il ne manque pas une galerie de costumes- , tout
se mêle pour ancrer dans nos souvenirs cette
dernière soirée de voyage. Ce château
a connu les combats d'octobre 1806 ; Napoléon
y séjourna durant l'hiver 1806-1807 et
de façon solitaire lors de son retour de
Russie, le 9 décembre 1812. À quoi
peut penser un homme immensément fatigué
qui a perdu son armée, projette la réorganisation
et la sauvegarde de son empire et croise pour
une nuit, les lieux de son bonheur avec Marie
Waleska ?
Le lendemain voit une conférence avec Thierry
Choffat sur les descendants de Napoléon
et après une visite de Pultusk sur les
traces de nos compagnons du 18e de ligne et de
l'Empereur, nous regagnons Varsovie.
Nous voilà
partis pour deux heures de visites de la vieille
ville, croisons le palais des rois de Pologne,
des façades XVIIIe siècles, des
remparts en briques et songeons, que de tous ces
bâtiments où la patine du temps a
été savamment restituée,
il ne restait presque rien en 1945. Des photos
explicites sont là pour le rappeler.
Alors que nous
embarquions, nous sommes rappelés à
la douane, au sujet de nos fusils. Nous avons
un problème. Nous apprenons avec surprise
que nos fusils sont considérés…
comme des vrais, des antiquités, qui ne
doivent en aucun cas quitter le territoire. Un
honneur pour le fabriquant de nos répliques,
mais nous ne nous attendions pas à cela.
Transport d'armes oui, mais pas trafic de reliques
militaires... Après avoir sué à
grosses gouttes, parlé un anglais lamentable,
mais suffisant (« no », « forbidden
», « real gun », « museum
»), et subit le jeu de pouvoirs entre chefs.
Étant bloqué l'avion et ses aimables
passagers, une hôtesse d'Air-France, intercède,
enfin!, en notre faveur. Une dernière hésitation
du potentat, une dernière remontrance que
nous acceptons volontiers car nous sommes autorisés
à sauver notre patrimoine de la confiscation
pure et simple. Nous sommes dans l'avion, nos
fusils aussi!
C'est la fin de
nos aventures orientales et nous regagnons Paris
où il fait –seulement- 10 degrés.
Les journaux relatent les péripéties
de la campagne électorale et le téléphone
crépite : le boulot n'attend plus. On avait
presque oublié.
H.C.
Lire aussi: Eylau,
ou le regard de Napoléon,
par Isis Wirth Armenteros.